samedi 31 mai 2014

Prison ne rime pas avec raison par Georges Loustaunau-Lacau

Un article de  Georges Loustanau-Lacau,militaire de carrière,député des Basses-Pyrénées, dans un numéro du  Crapouillot qui a pour thème A bas les prisons!

CRAPOUILLOT Numéro 21- Dépôt légal 6-1953

Texte intégral

Il faut que je vous aime ,mon cher Galtier,pour aller jusqu'à écrire sur cette chose immonde:la prison,ou sur ses variantes que j'ai eu l'honneur de connaître:la forteresse,la prison militaire,le centre d'internement,le caveau,le camp de concentration,,les locaux dits de droit commun,bref toute la lyre du système des quatre murs.Je m'y décide ,non sans répugnance,avec l'illusion qu'un ministre courageux tiendra compte de mes conclusions et ainsi j'aurai servi ce que Françoise Giroud dénomme votre passion favorite,la vérité.
Cette expérience assez complète,reprise dans son ensemble,m'autorise déjà à affirmer que la prison ne justifie que la moitié de sa raison d’être.Si elle sépare le détenu de la Société qui,à tort ou justement ,le rejette,elle ne lui inspire que très rarement ,qu'il soit coupable ou innocent,le regret de sa faute ou de ses actes.
 Encore serait-ce là un résultat à demi positif.Pratiquement,par le dégoût qu'elle provoque,elle conduit le coupable à la rébellion totale et à des projets plus perfectionnés,plus criminels que ceux qui l'y ont conduit.Quant à l'interné politique,elle le sublime,elle lui donne des ailes.Pour tous les détenus,quelle que soit la cause de leur détention,la prison fournit l'exemple permanent de la grossièreté,de la brutalité,de la saleté,du vice,de la paresse,de l'onanisme et de la pédérastie.On se penche surtout sur les prisonniers.Les gardiens sont,à mon sens,beaucoup plus à plaindre,car ils restent à la prison lorsque les prisonniers,tour à tour ,la quittent.Il est invraisemblable mais vrai que,chaque année,des pêcheurs corses abandonnent l'aube enchantée de la mer pour ce destin sordide,devant l’appât d'un traitement mensuel et d'une retraite.La bonne solution viendra le jour où le recrutement des gardiens se tarira.Souhaitons que ce dénouement soit proche.
La forteresse,pour peu que l'on s'y trouve à l'état de rebelle,a grand air.Elle est,généralement,plus humide et plus sale que les autres enclos,mais le drapeau flotte au sommet de la tour,et la relève rythmée des sentinelles,tout en donnant l'heure aux prisonniers,crée la majesté dans le silence.C'est plus ou moins la Bastille et,du coup,les siècles de révolte par quoi a surnagé la liberté humaine,curieux paradoxe,fournissent au reclus une réserve de fierté.
La forteresse de Mutzig est un de mes meilleurs souvenirs de l'armée.En me hissant à la fenêtre ,je pouvais,par beau temps,apercevoir la flèche de la cathédrale en grès rose et d'autre part la spirale d'argent que dessine le Rhin dans la plaine d'Alsace.On se sublime aisément en de tels lieux.Lorsque j'en sortis en mai 1940,pourvu d'un non-lieu et d'un commandement par le Conseil de Guerre,je me mis à regretter ce splendide isolement et me sentis assez d’âme pour mille exploits.Les chars de Rommel réduisirent par une bonne rafale cette envolée guerrière,mais les vingt-deux chars que cet excellent général laissa avec leurs équipages sur le terrain d'Heitz-l'Évêque avaient reçu,de plein fouet du Mutzig.


La prison militaire de Clermont-Ferrand,découlant pour moi d'un procès,par où l'Amiral Darlan,faussant les données de l'instruction,et le Colonel de Rosière,dénonciateur,espéraient tuer dans l’œuf le plus ancien réseau de Résistance,l'Alliance (mais ils avaient compté sans mes successeurs),m'a montré pendant quinze mois que,dans la plupart des cas,la réclusion entraînait une véritable dégradation de l'homme.Les demi-crapules y tournaient à la crapule intégrale en se frottant aux vieux clients de la maison,les déserteurs ne rêvaient plus que du Venezuela,les voleurs combinaient des coups fourrés dans l'ombre,les espions des Allemands ne comptaient plus que sur leur arrivée pour se tirer d'affaire,l'abrutissement était général.Au bout de quelques semaines,je ne pouvais même plus supporter la vue du gardien.Mais je dois remercier l'Amiral pour m'avoir procuré l'occasion de me fouiller moi-même après avoir décollé les stalagmites d'une existence déjà fertile en souvenirs.On en jugera par les notes que voici,auxquelles je ne change rien,quoique ,aujourd'hui,elles me paraissent avoir été écrites par un autre.

"Dans la cellule où je suis enfermé,encore que ce lieu réunisse toutes les conditions requises pour que "me soit infligée une impitoyable répétition des choses,je constate une variation.Il est six heures du "soir au soleil,du moins je le suppose, puisqu'ici,par charité ou par calcul,les prisonniers n'ont pas "droit à la mesure du temps.La fenêtre à barreaux s'ouvre sur un paysage urbain confié au mauvais "goût du génie militaire.Tout ce qui peut se faire de froid et de laid en lignes,en plans,en courbes,est "rassemblé à mes pieds sur un kilomètre carré.Paysage immobile,au garde à vous.Cependant,je "note:l'ombre des barreaux qui dévore peu à peu,et de droite à gauche,les mots que j'écris,me "prouvent que,soit le soleil,soit la terre,soit les deux à la fois ,se déplacent.Peu s'en faut que je ne voie "bouger cette ombre,ce qui se produirait si la terre se mouvait encore plus vite,ou si mon oeil était "capable de déceler des vitesses relatives plus lentes.Je remarque que la limite inférieure de la "perception oculaire en matière de vitesse des images est justement assez élevée pour ne pas "découvrir à l'homme son mouvement dans l'espace,ce qui l'obligerait à penser sans cesse à "l'infini...La lumière du soleil dore le coté d'un nuage,mais elle ne le dore déjà plus.Il y a du ciel "bleu,mangé sans arrêt par du ciel noir et,vers Gergovie,du vert tendre qui pâlit.Que de ciels n'a pas "vu Gergovie!L'Est semble se résigner à l'ombre,à part la tache claire que fait un pâturage pointu ,au "loin.Un clairon sonne un appel réglementaire et quelqu'un ,tout près,joue faux de l'accordéon.Je "préfère le cheval qui frappe du pied dans l'écurie voisine.Mais avant que j'aie fini ma phrase,la "lumière a baissé,l'accordéon s'est tu,et un oiseau est passé si vite en travers que je n'ai vu qu'un trait "noir.On manie un fouet,une rumeur s'élève,ma cigarette me brûle les lèvres,je sens avec joie ma "plume glisser sur le papier et me traduire.Le tout certainement n'a pas pris une minute.Encore ai-je "oublié la fumée d'un train entre deux toits et une ombre gigantesque aussitôt effacée,qui s'est dressée "sur le mur de la prison,en face.Pourquoi n'ai-je pas joui ainsi en détail de toutes les minutes de ma "vie.Quel gâchis!"

Ceci relève surtout de l'observation extérieure,du contact avec la variation continue de l'effet de nature,contact que les hommes jouissant d'une pleine liberté se gardent de prendre,le plus souvent.Pour le prisonnier qui a la volonté de supprimer par la pensée le milieu où il se trouve,l'occasion est magnifique d'une profonde introspection.
"3 septembre 1942,huit heures du soir.
"Par la fenêtre de ma cellule,je regarde le soleil se coucher.De toute la force de mon intelligence et de "mes souvenirs,je réfléchis aux propriétés de la lumière et à ses jeux déconcertants.Cette réflexion "dégage en mon esprit la grandeur de l'infini et l'admiration de la nature.
"Un clé grince dans la serrure.C'est le gardien qui apporte le repas du soir.Il dispose le couvert sur la "table de bois sale et boiteuse,tandis que je regarde,sans enthousiasme,l'assiette peu appétissante de "céleri qui sert de plat de résistance.Puis l'homme me tend une lettre.
"La vue de l'écriture sur l'enveloppe me cause une joie profonde,car j'attends cette lettre depuis huit "jours,et ici les heures sont longues.Les premiers mots m'accablent et provoquent en moi,du coté du "cœur une souffrance subite,comme un coup de poignard.J'essaie de relire avec le vague espoir "d'avoir mal lu.Au même instant l'homme referme la porte de la cellule à double tour avec une clé "géante.C'est comme s'il la tournait dans ma poitrine.J'avais bien lu.C'est affreux......
"Je m'abats sur le lit de camp et les larmes jaillissent comme l'eau du barrage qui se rompt.Cela dure "un temps que je ne saurais préciser.
"Puis je me reprends,je fais face,je cherche à fouiller l'espace qui me sépare du lieu du drame,tel que "je le suppose.Je retourne mes souvenirs en tous sens,comme un tiroir de commande.Il y a des trous "que je crains de remplir inconsciemment.
"Je recommence.
"Rigoureusement je délimite la part de deuil et d'espoir,car il y a une part d'espoir.
"La nuit se passe ainsi en agitations diverses,accompagnées en en sourdine par le sentiment d'une "plaie immatérielle d'où coule un sang imaginaire.
"Au dehors,la lumière bleu foncé et douce d'une nuit d'été parfaite,mais je me détourne d'elle.
"L'aube vient,le céleri froid est toujours sur la table .Je me force à le manger.Puis je me mets à écrire "dans l'espoir de garder l'espoir.
"Je sens que jusqu'à ma mort,je me souviendrai de tous les détails de la nuit du 3 septembre en prison."

Mais les journées sont longues et on ne peut pas toujours observer,s'observer,inspecter,s'inspecter et s'introspecter.Des moments d'amertume et de découragement surviennent,en fonction du temps qui s'écoule.C'est là que joue principale force du reclus,la volonté de refuser à la notion de temps.Isolé il parvient à trouver cette volonté,en groupe c'est beaucoup plus difficile.Aussi me suis-je toujours refusé aux cellules collectives dans la mesure ou je l'ai pu,afin de garder intacte la force d'éliminer le temps.Je dois à  la vérité de dire que les aveuglements du juge d'instruction,la partialité de l'Amiral,la sottise des sbires de Bousquet et de Boutemy poussant l'aberration et la haine jusqu'à perquisitionner pendant des heures dans une cellule de 3 mètres sur 2 mètres,enfin et surtout le sentiment que la cause de la Résistance était juste et noble,ainsi que la fabrication journalière d'une encre sympathique,m'ont beaucoup aidé.
Que ceci soit une occasion de protester contre l'abus du mot prison.On décore de ce terme aujourd'hui des centres d'internement où la vie était celle des hôtels,d’hôtels dont le parc fût resté fermé.Un certain nombre de personnages importants de la IVe République se réclament ainsi d'une épreuve ,comme s'ils avaient été les hôtes de Fresnes ou du Cherche-Midi.Lorsque je me trouve en présence de ces Tartarinades,je me fais un malin plaisir de demander des détails sur "l'épreuve". Si tout le monde en faisait autant,les choses reprendraient leurs proportions exactes.
Le caveau est abominable parce qu'il est noir.Ne pas voir la lumière,ne fût-ce que celle d'une imposte ou d'une lucarne est infiniment plus pénible à la longue que la faim,même les coups.Du 31 mars au 6 juin 1943,j'ai connu cette infortune dans un des caveaux de la villa de la Gestapo de Vichy,avenue des États-Unis.C'est le sort de la taupe qui me parait le plus inhumain,plus cruel que la vie moribonde du camp de concentration.Le corps ne se fait pas au noir ni à la pénombre épaisse.Il n'est pas possible de tenir longtemps les yeux fermés,il faut donc les ouvrir et devenir aveugle sans l'être en se demandant tout à coup si l'on ne voit pas parce que qu'on a perdu la vue.La notion de temps disparaît avec la lumière.L'oreille devient très sensible ainsi que le toucher ,et rattache au monde extérieur.Mais elle finit également par confondre les sons.Je n'ai tenu que trois ou quatre semaines dans cette nuit,s'il s'agit de la connaissance normale des choses et des faits.Ensuite ,je suis tombé dans une demi-inconscience,non affectives,venant probablement d'une irritation des yeux ouverts et inutiles.Des milliers de puces en amas gluant dont je faisais des boules puantes complétaient le tableau.Écouter battre son cœur dans ce silence noir est encore une aubaine et la seule façon de se distinguer de l'animal qui,lui,ne sait pas (probablement pas) qu'il a un cœur.S'ils m'avaient fusillé au sortir de cette inconscience,je ne m'en serais pas aperçu.
Je ne redirai pas ici les affres ,horreurs et vraiment terribles heures du camp de concentration de Mauthausen.On les connaît.Les allemands se sont surpassés en ce lieu par la méthode,l'organisation,le cynisme ,et ont porté le crime collectif à des hauteurs qu'il n'avait,auparavant,jamais atteintes.Il me parait superflu d'y revenir.
Mais si l'on veut bien imaginer un tel camp d'où l'horreur,la tuerie,la cruauté seraient éliminées par une direction humaine ,juste et ferme,je crois que le camp de travail est la seule solution acceptable du problème de la prison.
La vie collective organisée offre l'espoir de replacer le prisonnier dans une ambiance où il put,certes,subir de mauvaises influences,mais qui l'élève au rang de travailleur et le libère de l'étiquette honteuse.On peut l'obliger à produire lui-même ce qui est nécessaire à son entretien,et le le faire passer successivement à la culture de la terre,à l'artisanat,à l'usine,tout cela à l'intérieur d'un vaste^périmètre,l'intéresser au produit de son travail.Je n'entends pas par là les vanneries,sandaleries,saboteries qui sont actuellement en usage,mais le grand camp de baraques installé d'une façon moderne,géré par les prisonniers eux-mêmes sous la surveillance d'un personnel d'élite.On fait alors d'une pierre deux coups.Tout en sortant le prisonnier du milieu où il n'a pas su se conduire en homme,on le replace dans les conditions de la vie quotidienne,à ceci près qu'il ne peut s'enfuir.La garde d'un camp comme celui de Mauthausen,garni de puissantes barrières électrifiées,se réduisait à deux ou trois mitrailleuses de flanquement destinées à parer au cas de mutinerie.Grosse économie pour l’État.La nourriture des prisonniers ne coûte pas grand-chose,puisqu'ils en produisent l'essentiel,le fruit de leur travail paie le reste et il leur est loisible de constituer un pécule pour la sortie.Si une chance quelconque existe d'améliorer des brutes endurcies,c'est là qu'elle se trouve et non dans les enclos où ils pourrissent les autres.Deux séries de camps peuvent être envisagées.Le camp simple pour les délinquants moyens,le camp sévère pour les criminels.Qu'on n'aille pas prétendre que c'est là de la faiblesse à l'égard des coupables définis comme tels par la justice.Ceux que j'ai connus préféraient vivre dans les prisons actuelles à paresser,à truquer,avec leurs vices et leur saleté,qu'être soumis à la discipline d'un camp de travail.
Mais,mon cher Galtier,je rêve.Rien ne sera fait.L'administration des prisons a ses habitudes et elle n'y renoncera pas.Là,comme ailleurs des années passeront sans que quoi que ce soit change,nos prisons demeurons ce qu'elles sont,un lieu ignoble fait de tristesse humaine et de dégradation.
Bien amicalement.
G.L.-L

Crapouillot numéro 21 dépôt légal 6-1953
On peut trouver auprès des bouquinistes d' anciens numéros du Crapouillot sous la direction de Jean Galtier-Boissière.

Pour en savoir davantage

Georges Loustaunau-Lacau sur Wikipédia
Georges, Augustin LOUSTAUNAU-LACAU (1894 - 1955) Base de données des députés français depuis 1789 (Cliquez pour le bouton biographie en haut à droite)
Dossier Légion d'Honneur Base Léonore
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