jeudi 14 août 2014

Le rôle de l'argent dans les guerres modernes par Edmond Théry

Au hasard d'une brocante à Bayonne, j'ai déniché le texte d'une  conférence faite début 1917 aux élèves de l'École Militaire de l'Artillerie.Le conférencier , le lieutenant colonel Edmond Théry, économiste ,rédacteur en chef de la revue L’Économiste européen, s'intéresse au rôle de l'argent dans les guerres modernes.


Lithographie de l’École Militaire d'Artillerie-18 pages-Texte intégral


1

Exorde.Ce que les guerres ont coûté à l'Europe de 1800 à 1913

La guerre actuelle soulève de nombreuses questions,parmi lesquelles celle des ressources financières dont les nations belligérantes peuvent disposer vient,par rang d'importance,immédiatement après la question des effectifs.
En effet,pour vaincre l'ennemi,il faut d'abord concentrer des armées nombreuses;mais ce premier avantage ne serait pas suffisant pour dominer l'adversaire,si les soldats en ligne étaient mal nourris,mal équipés,mal armés,et surtout mal approvisionnés en munitions.
Le vieux proverbe "L'argent est le nerf de la guerre" est d'une vérité plus rigoureuse aujourd'hui qu'à l'époque où les armées pouvaient vivre sur le pays conquis,où le soldat portait dans sa giberne des cartouches pour plusieurs jours de bataille.On fabriquait alors de la poudre et on fondait des balles un peu partout.Quant à la solde,on la réglait avec des réquisitions imposées aux villes conquises.
La situation est bien différente aujourd'hui et pour vous permettre d'apprécier l'importance des sommes que les belligérants dépensent actuellement ,il est nécessaire de vous donner quelques indications sur le coût des grandes guerres auxquelles la France a été mêlées,d'une manière plus ou moins directe depuis le commencement du 19e siècle.
Du 23 septembre 1800,date à laquelle la dette française moderne a été reconstituée,jusqu'au 1 er juin 1815,le capital nominal de cette dette est passé de 714 millions de frcs à 1 milliard 272 millions.
Cela revient à dire que pendant les 15 années de guerre que Napoléon 1er a soutenues contre l'Europe,la dette publique de la France ne s'est augmentée que de 558 millions de frcs,soit à peu près ce que nous dépensons en ce moment en six jours.
Par contre,l'Angleterre au cours des guerres de la République et du Premier Empire,a majoré sa propre dette de 15,535 millions de Frcs;mais chacun sait que pendant cette période,nos amis et alliés actuels commanditèrent toute l'Europe contre nous.
Pour faire face à ses énormes dépenses,la Grande Bretagne fut obligée d'établir le cours forcé en faveur de billets de la Banque d'Angleterre, et la valeur de ces billets sur le continent ,perdait 24% au mois de mai 1815,c'est à dire à la veille de la bataille de Waterloo.
En effet ,pour ces besoins intérieurs,le Gouvernement anglais émit des emprunts et se servit des billets de la Banque d'Angleterre ;mais pour soutenir sa politique extérieure il dut utiliser ses souverains d'or et comme les souverains d'or anglais portent,sur leur revers,un Saint-Georges à cheval,ils furent baptisés au nom de "cavalerie de Saint-Georges" qu'on leur donne encore aujourd'hui.
Les temps ont bien changé,car l'Angleterre a mis toute sa fortune au service des nations alliées,et il ne s'agit plus cette fois seulement de la "cavalerie de St-Georges",mais de toutes ses ressources en hommes,en capital et en énergie.Soyez d'ailleurs convaincus qu'en défendant la cause du droit et de la justice,l'Angleterre sert encore ses intérêts.
Les guerres de 1812 à 1815 contre la France ne coûtèrent à la Russie que 2 milliards 400 millions de Frcs environ.Mais le perfectionnement de l'armement et lr développement des effectifs survenus vers le milieu du 19 eme siècle eurent pour conséquence de relever les dépenses de guerre.
Une première preuve de ce fait nous est fournie par la guerre de Crimée (1854-1855) dont les charges atteignirent 4 milliards 500 millions de Frcs pour les Alliés,ainsi décomposés:1 milliard 855 millions pour l'Angleterre,1milliard 660 millions pour la France,343 millions pour l'Autriche et 642 millions pour la Sardaigne et la Turquie réunies.Pour sa part,la Russie eut à supporter plus de milliards de dépenses.
La guerre d'Autriche de 1859 qui ne fut,au vrai sens du mot,qu'une expédition,n'a majoré notre dette publique que de 853 millions de Frcs;la guerre du Mexique nous a coûté a peu près 650 millions.La guerre de 1864 déclarée par la Prusse au Danemark,guerre qui fut le premier acte de la politique Bismarkienne,et la guerre contre l'Autriche en 1866,qui en a été la conséquence directe,coûtèrent dans l'ensemble 2 milliards de francs dont les 3/4 à la charge de la Prusse;mais celle-ci y gagna l'annexion du Hanovre,de la Heisse électorale,de Nasseau, Francfort-sur-Mein,du Sleswig-Holstein....et l'Autriche-Hongrie devint son humble vassale.
La guerre de 1870-1871 a augmenté ,par les emprunts qu'elle a nécessités ,notre dette publique de 8 milliards 498 millions:mais ce dernier chiffre ne constitue pas la totalité des pertes que la France a subies en cette circonstance.
Mr Léon SAY en estimait le montant à 11 milliards 1/2 et Mr MATHIEU-BODET à 13 milliards:ce dernier chiffre est encore au-dessous de la vérité car en tenant compte de tous les éléments de dépenses que la guerre de 1870-1871 à imposés à notre pays,on peut admettre le chiffre de 15 milliards comprenant,bien entendu,l'indemnité de guerre de 5 milliards payés à l'Allemagne et toutes les pertes individuelles que l’État n'a pu compenser.
Si on ajoute aux guerres que je viens d'énumérer,la guerre Russo-Turcque de 1875-1876,la guerre Hispano-Américaine de 1899,la guerre du Transwaal de 1899-1900,la guerre Russo Japonaise de 1904 et les deux guerres balkaniques de 1912,1913,on arrive à un total général de 65 milliards de Frcs environ.Mais ce chiffre ne vise que des dépenses de guerre proprement dites,sans compter des dépenses d'ordre militaire du temps de paix dont le chiffre est infiniment plus élevé.

II

La paix armée.

La guerre actuelle ,voulue et déclenchée par le militarisme prussien est la conséquence logique de la politique bismarkienne intensifiée par Guillaume II.
Il ne sera jamais possible d'établir ce que la politique allemande dont le caporalisme de Frédéric II et l'orgueil des intellectuels modernes sont l'alpha et l'oméga a coûté à l'Europe.Car jamais aucune statistique ne pourra évaluer ,même approximativement,les pertes effroyables de toute nature qu'elle a fait subir aux États qui en ont été et qui en seront encore aujourd'hui les victimes.Mais ce que l'on peut additionner,comparer et produire avec certitude de vérité,ce sont les dépenses d'ordre militaire que les grandes nations de l'Europe ,obligés de suivre l'exemple de l'Allemagne,ont du inscrire dans leurs budgets de paix pendant les 30 années qui ont précédé la guerre de 1914.
Dépenses militaires (Guerre et Marine)
Pays                                                            1883     1913    Augmentation millions                 %
Allemagne                                                   504     2.282             1.778                                      351
Autriche-Hongrie                                        318        598                280                                        88
Angleterre                                                   702     1.827              1.125                                     160
France                                                         789     1.472                 683                                      86
Italie                                                            311        681                 370                                    119
Russie                                                         994     2.078              1.184                                     132

TOTAL                                                      3.518  8.938               5.420                                     154

Sans entrer dans le détail de ces dépenses,il me suffira de vous dire que l'Allemagne entre 1883 et 1913 a augmenté son budget de la guerre et de la marine de 1 milliard 778 millions,soit 351% alors que l'accroissement de l'Angleterre n'a été que de 160%,celui de la Russie de 132%,celui de l'Italie de 119% et celui de la France de seulement 86%.
Si les dépenses militaires des 6 grandes nations de l'Europe étaient restées au niveau de l'année 1883,la somme totale des charges d'ordre militaire que ces pays auraient subi pendant cette période de 30 années aurait été exactement de 105 milliards de Frcs;alors qu'en réalité sous l'influence des armements de l'Allemagne,les nations obligées de subir,malgré elles,le régime de la paix armée,ont doublé l'importance de ces dépenses.
Ces explications  préliminaires données ,nous allons aborder les dépenses de la guerre actuelle et procéder à l'examen des charges financières qui en résultent pour les grands états belligérants.

III

La guerre actuelle-Dépenses par pays

S'il fallait démontrer que l'Allemagne a réellement voulu la guerre,et qu'elle l'a déclenchée à l'heure choisie par elle,il suffirait de constater que de toutes les nations actuellement engagées dans la lutte,elle seule avait préparé une mobilisation financière.
En effet,indépendamment des 300 millions de francs d'or enfermés dans la tour Julius à la forteresse de Spandau et des 800 millions que le Trésor impérial avait encore à encaisser sur la fameuse contribution de guerre votée par le Reichtag en 1913 en vue d'accroître l'armée permanente,le Grand Etat-Major allemand avait calculé qu'un emprunt de 5 à 6 milliards de frcs contracté après ses premiers succès,suffirait à l'Allemagne pour terminer la guerre.
Notre victoire de la Marne bouleversa ces beaux calculs,car à l'heure actuelle,c'est à dire après deux ans et demi de lutte,l'Empire d'Allemagne a engouffré près de 85 milliards de francs.Il est vrai que l'Empire allemand est obligé de soutenir ses alliés au point de vue financier,comme il les soutient au point de vue militaire.
Il convient d'abord de reconnaître que pendant la période de 1900 à à 1913 la puissance industrielle ,commerciale et financière de l'Allemagne s'est considérablement développée;je peux même dire que ce développement prenait des proportions inquiétantes pour les autres pays producteurs de l'Europe car le commis-voyageur allemand pénétrait partout apportant avec lui une camelote spéciale ,qui détournait la clientèle indigène de la production nationale.
En observant les énormes progrès des exportations boches entre 1900 et 1913,on se demande pourquoi les pangermanistes ont voulu la guerre puisque leurs camelotiers étaient en train de s'emparer de tous les grands marchés commerciaux sans tirer un seul coup de canon?
Ils ont évidemment trouvé que la conquête était trop lente et qu'une guerre brusquée,dans laquelle ils mettraient tous les atouts dans leur jeu-y compris la violation des traités et l'emploi de méthodes de combat absolument barbares-leur donnerait plus vite et sans grands risques matériels,la maîtrise du monde.
Ayant manqué leur mauvais coup,ils ont déjà mis au jeu 85 milliards de frcs;or soyez persuadés que ce n'est là qu'un simple commencement.
A la fin de l'année 1916 les dépenses de guerre de l'Allemagne,de l'Autriche-Hongrie et de leurs complices s'élevaient à 118 milliards de francs;celles de l'Angleterre,de la France,de la Russie,de l'Italie et des autres alliés à 179 milliards.Soit pour les deux groupes de belligérants un total de 297 milliards de frcs pour vingt neuf mois de guerre.
Sur cette dernière somme la part de l'Angleterre atteignait 72 milliards ,celle de la France 45 milliards et celles des autres alliés réunis 62 milliards environ.
La moyenne mensuelle des dépenses de guerre de tous les belligérants a été de 10.241millions ce qui représente à peu près une moyenne quotidienne de 341.300.000 frcs,c'est à dire à peu près 4000 francs par seconde.
Mais il ne s'agit là que de moyennes établies sur toute la durée de la guerre;or pour rester dans le cadre de la vérité ,je dois constater que les dépenses militaires ,relativement faibles au début des hostilités ,se sont progressivement élevées,de mois en mois,pour trois causes principales:
1° Augmentation des effectifs mis en ligne;
2° Intensification des industries de guerre;armements,munitions,habillement et équipements;
3° Augmentation générale du prix des denrées nécessaires à l'alimentation des troupes et des matières premières employées dans les usines de guerre,etc...
D'après mes calculs les dépenses du mois de décembre 1916,pour toutes les puissances belligérantes,ont dû  dépasser d'environ 60%  la moyenne mensuelle générale dont je viens de vous parler.On se trouverait donc en présence d'un total mensuel de près de 16 milliards et demi au lieu de 10.241 millions ,portant la dépense quotidienne de 341 millions à 550 millions,et la dépense par seconde de 4000 à 6.400frcs environ.

IV

Comment les nations belligérantes se procurent les capitaux nécessaires 

à la guerre.

Les sommes dépensées par les nations belligérantes pendant la dernière année de guerre,année 1916,représentent cinq fois leurs dépenses budgétaires normales de l'année 1913:comment ces nations peuvent-elles s'y prendre pour recueillir des sommes aussi considérables?C'est un problème très délicat dont il convient de poser les termes avec beaucoup de précision.
Les dépenses des nations belligérantes sont de deux catégories:
1°) Les dépenses intérieures destinées à payer tout ce que le gouvernement achète ou fait fabriquer à l'intérieur du territoire,dépenses auxquelles il faut ajouter la solde des troupes,les allocations aux familles des mobilisés,les intérêts de la Dette et les diverses charges de l’administration civile.
2°) Les dépenses extérieures permettant à la Nation de se procurer sur les marchés étrangers tous les produits que son industrie ,son sol et sous-sol ne lui fournissent pas en quantités suffisantes.
Pour la première catégorie de dépenses les gouvernements font aujourd'hui ce que le Gouvernement Britannique faisait pendant les guerres de la Révolution et de l'Empire.Ce qui revient à dire qu'ils font face à leurs dépenses intérieures avec des billets de banque investis du cours forcé,que leurs banques d'émission leur prêtent à titre d'avances,ou qu'ils se procurent à l'aide d’impôts et d'emprunts intérieurs.
Le capitaliste ,gros ou petit,qui souscrit 100.000 frcs ou 100 frcs d'emprunt nouveau ou de bons de la Défense,verse au Trésor le montant de sa souscription en billets de banque.L'état,pour solder ses dépenses intérieures,remet ces billets en circulation et au bout d'un certain temps,ces mêmes billets reviennent au Trésor sous forme d’impôts,ou d'emprunts nouveaux.
La vérité c'est que les dépenses de guerre qui s'effectuent sur le territoire national ne sont pas des pertes dans le sens absolu du mot;elles ne représentent,à vrai dire,qu'un déplacement de capital mais ce déplacement est quand même regrettable car il a pour conséquence d'accroître le capital de la Dette Publique et,par cela même,le montant des impôts à payer par le pays.
Donc le devoir de tout bon citoyen,officier ou civil,est d'éviter au trésor toute dépense inutile.
Pour les dépenses d'ordre extérieur,c'est à dire les règlements de l’État doit faire à l'étranger pour importer les produits et marchandises qu'il ne trouve pas sur le marché naturel,la question est beaucoup plus délicate.
Vous savez en effet,que tous les règlements internationaux ont la monnaie d'or pour base.Cela signifie que lorsqu'un pays a payé à l'étranger toutes ses dépenses d'ordre extérieur:déficit commercial,déficit sur les transports maritimes,économies des ouvriers étrangers travaillant à l'intérieur du territoire ,dépenses des nationaux voyageant à l'étranger,etc...et lorsque le même pays a,au contraire,reçu  de l’Étranger tout ce qui lui était dû,la différence doit être réglée en or.
Si le pays considéré est créditeur,c'est à dire si ses dépenses d'ordre extérieur sont inférieures aux recettes de même nature,ce pays aura le change en sa faveur car il devra recevoir son excédent en monnaie d'or ,à moins qu'il n'accepte ,en compensation de cet excédent,une contre-partie en valeurs étrangères.
S'il est ,au contraire,débiteur,c'est à dire s'il doit payer à l'étranger plus qu'il n'a à recevoir,le change sera contre lui et il sera tenu de liquider ses comptes en envoyant de l'or dans le pays créditeur à moins que ce pays lui consente un prêt de même importance.
C'est en somme ce qui arrive en ce moment entre la France et les États-Unis.Ce dernier pays nous fournit ,vous ne l'ignorez pas des quantités considérables de produits alimentaires et de matières premières destinés à nos industries de guerre:blé ,farine,salaisons,acier,cuivre,coton,laine,corps gras,explosif etc...et comme nos exportations sont notablement inférieures à ces importations,nous sommes débiteurs,à l'égard de la grande République Américaine,de sommes considérables que nous avons jusqu'ici réglées avec de l'or ou avec du crédit.
Ce qui se passe en France,se passe aussi,mais à des degrés divers ,dans toutes les nations belligérantes sans exception.
Les grandes puissances alliées:Angleterre,France,Russie et Italie-grâce à des ententes financières intervenues entre elles-ont assez facilement fait face aux charges qui leurs incombaient ,mais le Docteur Helfferich Ministre des Finances de l'Empire Allemand a eu beaucoup plus de peine pour se procurer les 85 milliards que l'Allemagne a déjà engagés dans la lutte.
Il est manifeste, cependant,que les charges financières que la guerre fait peser sur les nations belligérantes sont plus lourdes pour le Groupe Allié que pour le Groupe Austro-Allemand;mais il faut observer que les ressources économiques et financières dont les nations Alliées peuvent disposer sont infiniment supérieures à celles de l'Allemagne,de l'Autriche-Hongrie,de la Bulgarie et de la Turquie.
La puissance économique et financière d'un pays quelconque peut être sommairement exprimée par les quatre éléments suivants:
1° Le chiffre de la population,indiquant à la fois les facultés de travail du pays considéré et l'ampleur de son marché de consommation;
2° Chemins de fer en exploitation,toujours en rapport avec le développement industriel ,agricole et commercial du pays;
3° Marine marchande à vapeur ,servant généralement de trait d'union entre la production nationale,les besoins du marché intérieur et les demandes des marchés d'outre-mer;
4° Commerce extérieur,importations et exportations donnant la mesure de valeur des échanges entre le marché intérieur et les marchés étrangers.
Si nous comparons ces quatre éléments entre les deux groupes de belligérants,nous obtenons les résultats suivants:



Ainsi,en nous plaçant sur le terrain exclusivement économique,le Groupe des Nations Alliées se présente avec une supériorité énorme sur sur le groupe ennemi,comprenant l'Allemagne,l'Autriche-Hongrie,la Bulgarie et la Turquie.
En effet,en 1913,la population du groupe allié était à la population de nos adversaires comme 85 est à 16;nos chemins de fer en exploitation comme 76 à 24;notre marine marchande à vapeur comme 81 à 19;enfin,la valeur de notre commerce extérieur est à celle du groupe ennemi comme 76 est à 25.
Voilà une comparaison décisive,mais la statistique monétaire des mêmes pays nous donne un exemple encore plus satisfaisant.

Puissance monétaire des deux groupes


Ainsi que l'ai déjà expliqué,le crédit extérieur d'un pays,c'est à dire sa puissance d'achat à l'étranger a pour base essentielle le stock d'or dont il peut disposer.Eh bien:tous comptes balancés,et malgré l'accroissement de nos dépenses d'ordre extérieur,le stock d'or de la Banque de France ,qui n'était que de 3.976 millions de frcs à la fin du mois de juin 1914,s'élevait à 5.086 millions au commencement de janvier 1917,soit une augmentation nette de 1.110 millions de francs.
Pendant la même période la Banque d'Angleterre a augmenté son encaisse-or de 360 millions de frcs et la Banque de Roumanie,que nous devons placer dans le groupe des Nations alliées,a accru ses réserves d'or de 337 millions.
Au contraire,la Banque d'Italie et la Banque de Russie ont subi une diminution de 206 millions pour la première et de 367 millions pour la seconde.
Mais quand on fait le total des cinq nations alliées,qui se prêtent d'ailleurs un mutuel appui financier,on constate que le stock d'or de leurs banques d'émission qui n'était que 10.530 millions de frcs juin 1914,s'élevait à la somme totale de 11.764 millions à la fin de décembre dernier.
Je vous ferai observer en passant que la totalité de l'or constituant l'encaisse de toutes les banques d'émission du monde était à peine à la fin de juin 1914,de 21.364 millions de frcs.
Ainsi,malgré l'énormité de leurs dépenses d'ordre extérieur les réserves d'or visibles et disponibles des cinq grandes nations alliées sont à l'heure actuelle ,supérieures de 1.234 millions de frcs à ce qu'elles étaient avant la guerre.Une comparaison de cette situation,avec celle du groupe ennemi,vous intéressera sûrement.



A la fin de juin 1914 l'encaisse-or de la Banque de l'Empire allemand,la Reichsbank,comme on l'appelle ordinairement ,s'élevait à 1633 millions de frcs:l'encaisse de la Banque d'Autriche-Hongrie à 1.318 millions,celle de la Banque de Bulgarie à 56 millions,et enfin celle de la Banque Impériale Ottomane à 78 millions;soit au total pour,les quatre banques,3.085 millions,contre 10.530 millions pour les banques des cinq grandes Nations Alliées.
Vous connaissez les moyens violents auxquels les gouvernements Allemand et Austro-Hongrois se sont livrés pour faire verser à leur banque d'émission l'or existant dans leur pays,non seulement à titre de monnaies,mais aussi sous forme de bijoux et d'objets artistiques.
Grâce aux procédés coercitifs employés par l'autorité civile et militaire,l'encaisse-or de la Reichsbank
a augmenté ,de la fin de juin 1914 à la fin de décembre 1916,de 1.516 millions de frcs,mais nous n'avons pas la certitude que cette augmentation soit réelle car,par une loi du 4 août 1914,le Reichsbank a été autorisée à compter des espèces d'or,les obligations et les traites du Gouvernement impérial qu'elle reçoit contre des avances.
Il est donc parfaitement possible que les bilans de la Reichsbank soient falsifiés comme l'ont été les listes de pertes militaires,et les statistiques de la production agricole allemandes;mais même en admettant la vérité des bilans publiés,le stock d'or de la Reichsbank qui a absorbé depuis le commencement de la guerre l'encaisse des Banques d'Autriche,de Bulgarie et de Turquie ne présente qu'une augmentation de 64 millions de frcs,contre 1.234 millions en faveur des cinq Banques Alliées et le stock d'or total de nos ennemis n'atteignait à peine que 3.149 millions de frcs à la fin de l'année 1916 alors que les réserves visibles des cinq Banques Alliées s'élevaient à la somme formidable de 11.764 millions.
Et ce qui prouve bien que les neutres eux-mêmes n'ont pas une grande confiance dans la valeur des chiffres mis en ligne par les Allemands,c'est que le change de l'Allemagne sur les grands marchés neutres,c'est à dire la valeur du mark mesurée en monnaie américaine,hollandaise ou suisse,perd à l'heure actuelle près de 33% ,alors que la perte sur le franc se maintient aux environs de 13%.J'ajouterai ,à titre de simple renseignement,que la perte au change de la couronne autrichienne est supérieure à 50%.
En résumé,à la fin du mois de décembre 1916 le stock d'or visible et disponible du groupe austro-allemand s'élevait à peine au chiffre de 3.149 millions de frcs,alors que le stock d'or visible et disponible des banques des cinq grandes Nations Alliées atteignait le total formidable de 11.764 millions.
Ce simple rapprochement donne une idée très précise de la puissance financière respective des deux groupes et permet de conserver une confiance absolue dans l'issue de la guerre.

VI

Conclusions-La France après la guerre

Le groupe des Nations Alliées a donc les moyens financiers de poursuivre la lutte contre les Empires du Centre jusqu'à la victoire finale.Il nous reste maintenant à examiner rapidement comment la France pourra se relever des pertes que la guerre lui aura causées.
On s'imagine ,avec raison,que si nous sommes victorieux la solution du problème sera relativement aisée.Évidemment,si nous pouvons imposer à l'Allemagne,et à ses complices,une formidable indemnité de guerre,la liquidation de nos dettes s'en trouvera facilitée;mais il ne faut pas perdre de vue que,quoiqu'il advienne l'Allemagne et son groupe sortiront de la guerre complètement ruinés,et que les engagements qu'ils devront contracter à l'égard des Nations Alliées seront peut-être sans valeur pratique en vertu de ce vieux proverbe toujours vrai:"Là où il n'y a rien le roi perd ses droits".
En effet pour grouper les 85 milliards que l'Empire a déjà mis au jeu,le Dr Helfferich a dû soutirer les capitaux disponibles et toutes les réserves des particuliers,des caisses d'épargne et d'assurances,des banques,des établissements hypothécaires,etc....,et ces capitaux et réserves ont été convertis en papier d’État,n'ayant pour garantie qu'une masse d'autres titres sans valeur effective.
Mais la guerre n'est pas encore finie et on se demande avec inquiétude en Allemagne,sur qui pèsera,après la signature de la paix,la charge effroyable de cette dette.
Le Dr Helfferich,lors de la discussion du 2 eme emprunt de guerre allemand en février 1915,affirma que ce seraient les Nations Alliées qui auraient à supporter tout le poids des dépenses militaires de l'Empire:or,les propositions de paix que l'Allemagne vient de faire aux mêmes Nations Alliées nous portent à croire que les idées du Dr Helfferich,sur l'issue de la guerre,ne sont plus,au commencement de 1917,ce qu'elles étaient il y a deux années.
Il faut donc admettre-tout en exigeant des Empires du Centre la plus grosse indemnité de guerre possible-que notre cher pays ne pourra compter que sur lui-même pour cicatriser ses blessures de guerre,et pour reprendre la situation morale et matérielle qu'il occupait dans le monde avant l'ouverture des hostilités.
Lorsqu'en 1871 les Allemands vainqueurs nous imposèrent une rançon de 5 milliards,ils pensaient que nous mettrions de vingt à vingt cinq ans pour nous remettre de cette saignée.Dès l'année 1875 les Allemands comprirent qu'ils s'étaient trompés sur la puissance économique de la France,et ils auraient sans doute recommencé la guerre,sans l'opposition formelle du tsar Alexandre II.
Au point de vue financier,la France s'est donc très rapidement relevée de l'année terrible parce que les circonstances lui ont permis de mieux profiter que par le passé des avantages particuliers dont la nature l' a dotée.
Notre pays ne peut devenir un centre de grande industrie-comme le sont les Etats-Unis,l'Allemagne ou l'Angleterre-et cela tient à ce que le charbon ,les minerais et certaines grandes matières premières lui font défaut;mais il jouit d'un climat tempéré et possède des terres fertiles se prêtant à tous les genres de culture.Enfin,au point de vue industriel,il utilise à merveille les aptitudes artistiques de ses nationaux.
La France,qui se suffit presque à elle-même pour sa consommation alimentaire,fournit à l'univers entier ces articles de luxe que son génie invente,et c'est chez elle que tous les intellectuels du monde cherchent à faire consacrer leur talent.
Cela se traduit par des rentrées d'or et pour vous montrer la force attractive de notre pays,il me suffira de vous rappeler qu'au début de la guerre notre Banque de France en possédait pour 3.976 millions de frcs qu'elle s'est empressée de mettre au service de l’État.
C'était une somme énorme mais elle aurait été insuffisante si le public,qui possédait,de son coté,une quantité d'or à peu près équivalente à l'encaisse or de la Banque de France,n'était venu spontanément mettre son métal précieux à la disposition de la Défense Nationale en l'échangeant contre des billets de banque.

Les versements que le public français a ainsi effectués du 1 er aout 1914 au 31 décembre 1916,ont atteint 2 milliards de francs et c'est grâce à ces apports,et aux liquidations de valeurs étrangères dont je vous parlerai tout à l'heure,que le Gouvernement a pu payer ses achats en Angleterre et dans les pays neutres,et gager les emprunts qu'il a dû contracter au dehors.
D'ailleurs ,du 1 er janvier 1903 au 31 juillet 1914,le solde de la balance extérieure de la France-c'est à dire la différence entre ses recettes et ses dépenses de même nature-s'est traduit par un excédent en sa faveur ,de plus de 25 milliards de frcs,qui sont entrés dans la poche des français sous forme de 4.700 millions de métal or et de 20.300 millions de frcs environ de valeurs mobilières et de fonds d’États étrangers.
Sur les 4.700 millions de francs d'or 1.274 millions ont été employés par l’orfèvrerie et la bijouterie,et le surplus a été converti en monnaie ou versé à la Banque de France.
Les 20.300 millions de valeurs étrangères nouvelles ont servi à augmenter les revenus du portefeuille français et notre Gouvernement les emplois aujourd'hui pour se faire ouvrir des crédits sur les marchés neutres.
Dans ces dernières années,la fortune publique s'est considérablement développée sur tous les points du globe,et vous savez,que ce développement a augmenté dans des proportions énormes,les relations financières et commerciales entre l'Europe et les pays d'outre-mer récemment enrichis.
La France a été la première à bénéficier de ce grand phénomène économique parce que,indépendamment de ses souvenirs historiques,de ses beautés artistiques et des agréments variés que ses visiteurs savent trouver chez elle,sa position géographique,au seuil de l'Europe et son climat
tempéré,donnent tout naturellement le prétexte aux voyageurs étrangers d'y venir en toutes saisons,de s'y arrêter et d'y faire de nombreux achats.
C'est cet ensemble de choses uniques au monde-que les allemands n'emporteront pas dans leur prochaine retraite-qui s'ajoutent aux facultés de travail de nos nationaux,constituent les principaux éléments de notre puissance financière et amènent ,à larges flots,l'or étranger sur notre territoire.
Avec la paix victorieuse,la France plus fortement trempée que par le passé,délivrée de l'oppression allemande,et mieux en possession de tous ses moyens d'action,la France deviendra la plus grande France:et c'est surtout à vous,à votre courage et à votre patriotisme que nous devrons ce grandiose résultat.


Pour aller plus loin

          Résumé des services_Vue 30



Léon Say sur Wikipédia ,député de la première circonscription de Pau.
Et une  longue notice biographique dans le dictionnaire Annuaire et Album Basses-Pyrénées.Ouvrage disponible à la bibliothèque des AD 64
Archives départementales Pau ;livre ,section bibliothèque historique,cote BIB U1351
Archives départementales Pôle de Bayonne;livre,fond professionnel AD,cote BIB FPMB15






Pierre Mathieu-Bodet sur Wikipédia


De Kurt Heining ,le prix des guerres
Wenn die soldaten...
Traduit de l'allemand par L.Jumel

N° d'édition :8715
Dépôt légal:1 er trimestre 1962-9484