jeudi 18 mai 2017

Des oiseaux et des insectes


 Sur les inconvénients résultants de la destruction des oiseaux.
L’orthographe de l’époque a été respectée

Pau, le 25 février 1862

A Messieurs les Sous-préfets et les Maires du département.
 
Messieurs,

Les communications qui vous sont faites par la voie du Recueil des actes administratifs vous ont mis à même de connaître sollicitude du Gouvernement de l’Empereur pour l’agriculture.
Des instructions à ce même sujet me sont récemment parvenues sur un point peu intéressant en apparence, mais très important en réalité. Elles me chargent de faire connaître les fâcheuses conséquences de la guerre de destruction faite depuis un certain temps aux oiseaux se nourrissant d’insectes, conséquences qui sont la multiplication, à l’infini de ces derniers qui occasionnent aux récoltes des dommages plus ou moins étendus et quelquefois aussi considérables que ceux que causent les plus grands accidents atmosphériques.
Un rapport plein d’intérêt a été fait au Sénat par une commission chargée d’examiner des pétitions que lui avaient adressées des agriculteurs, sur la destruction des oiseaux. Sans ces auxiliaires en effet, l’homme serait impuissant à lutter contre les insectes, dont la fécondité est prodigieuse, la forme de la plupart microscopique et qui, en grande partie font leur retraite sous les feuilles des plantes et l’écorce des arbres, où les oiseaux les savent seuls trouver.
Quelques fragments que je rappelle ci-après de ce rapport suffiront pour pénétrer chacun de la nécessité de mettre un terme à la guerre sans motif faite à ces gracieux et utiles animaux et que le charme qu’ils répandent dans les lieux où ils habitent devrait seul leur éviter.

« Il existe en France plusieurs milliers d’espèces d’insectes, presque toutes douées d’une effrayante fécondité, presque toutes aussi vivants exclusivement aux dépens de nos végétaux les plus précieux ; ceux qui fournissent à l’homme sa nourriture,ses bois de construction ou de chauffage.

"Le chêne robuste a pour ennemis le lucane,le cerambyx héros, etc.

"A l’orme s’attachent les scolytes destructeurs.

"Les pins et sapins succombent sous les attaques des bostriches,de la nonne, du scarabée typographe.

"L’olivier, voit son bois miné par le phœotribus , tandis que ses fruits sont dévorés par les larves innombrables de la mouche de l’olivier.

"La vigne résiste à peine, en certaines localités ,aux ravages de la pyrale.

"Le blé et les autres céréales sont attaqués ,dans leurs racines ,par le blanc ( larve du hanneton) ; sur pied, avant la floraison, par la cécidomyie;plus tard,ou moment où se forme le grain,par le charançon.
Ce que les insectes ont épargné est-il au moins assuré au laboureur ?…...Non : une multitude de petits rongeurs, mulots campagnols, souris, après avoir vécu aux champs;aux dépens de la récolte, pénètrent dans la grange et y prélèvent une nouvelle dîme sur les gerbes appauvries.
Qui pourrait calculer les pertes qui résultent, pour l’agriculture, de toutes ces cause réunies ?
De 1828 à 1837, en dix années et seulement dans vingt-trois  communes du Mâconnais  et du Beaujolais,représentant trois mille hectares de vignes, les dommages causés par la pyrale furent évalués, d’après un calcul fondé sur des bases fournies par l’administration des contributions, à 34.080,000 fr, soit plus de trois millions par an.

"Aux Thorins,notamment en 1837,sur une propriété qui rapportait ordinairement 5.000 hectolitres de vin, on n’en récolta que 22. Le gouvernement dût  accorder des dégrèvements considérables sur l’impôt foncier. Plusieurs propriétaires découragés vendirent leurs vignes à vil prix; d’autres les arrachèrent pour y substituer de nouvelles cultures. Des ravages analogues, quoique moins considérables furent constatés, à la même époque, dans les départements de la Côte-d’Or, de la Marne, de la Charente-Inférieure, de la Haute-Garonne ,des Pyrénées-Orientales et de l’Hérault, et toujours dans les crus les plus fins.

"Quant aux céréales, on évalue pas moins à 4 millions de francs, au plus bas, la valeur du blé que fait avorter, en une seule année ,dans l’un de nos départements de l’est, la seule larve cécidomyique. Dans une notice spéciale, et d’après un grand nombre de faits soigneusement étudiés, M. Bazin, n’hésite pas à attribuer à cet insecte l’insuffisance des récoltes, dont nous eûmes tant à souffrir, durant les trois années qui précédèrent 1856 : dans certains champs, la perte s‘éleva Selma à près de moitié de la récolte.
"En Allemagne, au témoignage de Latreille, la nonne a fait périr des forêts entières(1). En 1810 les bostriches avaient  tellement envahi la forêt de Tannesbuch,située dans le département de la Roer, qu’un  décret dut ordonner d’abattre la forêt et de brûler sur place, les branches, racines et bruyères

(2). Dans la Prusse orientale, il a fallu abattre, il y a trois ans, dans les forêts de l’État, plus de 24 millions de mètres cubes de sapins,contrairement à tous les règlements forestiers ,uniquement parce que les arbres périssaient sous les attaques des insectes (3).
(1) Latreille,Histoire des Insectes.
(2)Baudrillard,Dictionnaire des forets;v°Insectes._Gadebled,Police des Chasses,page 172 et suiv.
(3)Docteur Gloger de Berlin,loco citato,page 322._M.Tschudi,Des Insectes et des oiseaux,pages 14 et 15,cite des faits analogues non moins remarquables.

"Si considérables que soient ces ravages, on s’étonne qu’ils ne le soient pas davantage encore, quand on considère la prodigieuse fécondité dont sont doués ces espèces malfaisantes ;et si Dieu n’y’ eût pourvu par des moyens dignes de sa sagesse, depuis longtemps toute végétation aurait disparu de la surface de la terre.

"Contre de tels ennemis l’homme est frappé d’impuissance.
"Son génie peut mesurer le cours des astres, percer les montagnes ,faire marcher un navire contre la tempête ; les monstres des forêts, il les tue ou les soumet à ses lois; mais devant ces myriades d’insectes, qui, de tous les points de l’horizon , viennent s’abattre sur ces champs cultivés avec tant de sueurs, sa force n’est que faiblesse.Son œil n’est pas assez perçant pour apercevoir seulement la plupart d’entre eux ; sa main est trop lente pour les frapper (1); et d’ailleurs, quand il les écraserait par millions,ils renaissent par milliards. D’en haut, d’en bas,à droite, à gauche, leurs innombrables légion se succèdent et se relayent sans trêve ni repos. Dans cette indestructible armée, qui marche à la conquête de l’œuvre de l’homme, chacun à son mois, son jour, sa saison,son arbre,sa plante : chacun connaît son poste de combat, et nul ne s’y trompe jamais.

(1 ) La cécidomyte est un moucheron de deux millimètres de longueur;le charançon a cinq millimètres;la pirale a vingt millimètres.Quant aux œufs,ils sont presque imperceptibles,tant par leur petitesse que par les lieux où la plupart sont déposés
Le plus mal famé de ces oiseaux suspects est sans contredit le moineau,si souvent flétri comme un pillard effronté.Eh! bien, si les faits mentionnés dans les pétitions sont exacts, à la différence de beaucoup de gens, cet oiseau vaudrait mieux que sa réputation. On raconte en effet que sa tête ayant été mise à prix, en Hongrie et dans le pays de Bade, cet intelligent proscrit avait abandonné complètement ces deux pays ; mais bientôt on reconnut que lui seul pouvait soutenir la guerre contre les hannetons des basses-terres ; et ceux-là mêmes, qui avait établi des primes pour  le détruire, durent en établir  de plus fortes pour en opérer le rappatriement (2) : ce fut double dépense, châtiment ordinaire des mesures précitées.
(2) M.Marschall,pétition n°152,et M.Dumast,pétition n°391 

"Le grand Frédéric avait aussi déclaré la guerre aux moineaux,qui ne respectaient pas son fruit favori,la cerise.Naturellement ,les moineaux ne songèrent pas à résister au vainqueur de l’Autriche;ils disparurent ;mais,au bout de deux ans , non seulement il n’eut plus de cerises, mais encore il n’y eut presque point d’autres fruits : les chenilles les  mangeaient tous ; et le grand  roi ,vainqueur sur tant de champs de bataille, s’estima heureux de pouvoir signer la paix, au prix de quelques cerises, avec les moineaux réconciliés (3). 

(3)Tschudi,déjà cité,page 19. 

"M. Florent-Prévost a constaté que, suivant les circonstances, les insectes entrent pour moitié au moins, souvent dans une proportion beaucoup plus forte, dans le régime alimentaire du moineau. C’est exclusivement avec des insectes que cet oiseau nourrit son avide couvée ; en voici une preuve remarquable. À Paris, où cependant les débris de nos propres aliments fournissent aux moineaux une nourriture abondante, qui semble devoir le dispenser des fatigues de la chasse ,un couple de ces oiseaux ayant fait son nid sur une terrasse de la rue Vivienne, ont recueilli les élytres de hannetons qui avaient été rejetés du nid ; on n’en compta 1.400 : c’était donc cent 700 hannetons détruits par par un seul ménage, pour l’alimentation d’une seule couvée(1).

(1) Ce fait,attesté verbalement au Rapporteur par M.Florent-Prévost,s’est passé chez M.Ray,ancien négociant._Voir en outre M.Chatel,Utilité et réhabilitation du moineau (Angers,1858);_M.Dupont,dans les Transactions of the royal Sociéty of Mauritius;_Bulletin de la Société d’acclimatation de Nancy,1859,page 336. 

"Si les moineaux font payer leurs services ,voici d’autres oiseaux, et ils sont de beaucoup les plus nombreux, qui en rendent à titre purement gratuit.
"Ce sont d’abord les oiseaux de proie nocturnes, chouettes, effraies, scops, hiboux (2) que l’ignorance poursuit sottement comme animaux de mauvais augure. L’agriculteur devrait les bénir ; car dix fois mieux que les meilleurs chats, et sans menacer comme ceux-ci  le rôt et le fromage, les oiseaux de cet ordre font  une guerre acharnée aux rats  et aux souris, si funeste aux récoltes engrangées, et détruisent, dans les champs, d’innombrables quantités de campagnols, de mulots, de loirs et de lerrots, qui, sans ces  nocturnes chasseurs, deviendraient bientôt un fléau intolérable (3)

(2) On en compte neuf espèces dont sept sont sédentaires
(3) Gloger,dans l’ouvrage déjà cité,page 301,raconte qu’en 1857,dans une terre située près de Breslau,en Silésie,on prit 200.000 souris,en six semaines.La fabrique de poudrette de Breslau les payait un centime la douzaine,et,à ce prix,les preneurs les plus adroits gagnaient jusqu’à 22 sous par jour.Elles entrèrent en si grande foule dans les granges qu’on en en tua plus de 2000 devant celle d’un des moindres propriétaire,pendant qu’on la vidait pour la nettoyer. 

" En signalant les ravages causés par ces petits rongeurs dans les semis et plantations ,Buffon  donne une idée de leur multiplication : en trois semaines, il en fit prendre plus de 2000 dans une pièce de quarante arpents (4). D’après les observations du naturaliste anglais Whitte ,un couple d’effraies détruit, chaque jour, au moins 150 petits rongeurs : quel est le chat qui pourrait donner un tel résultat (5) ?
"Ajoutons que, seuls avec l’engoulevent, ces oiseaux peuvent faire la chasse aux papillons de nuit et aux insectes crépusculaires dont plusieurs sont fort nuisibles (6).
Enfin, mais incontestablement au premier rang pour les services qu’ils nous rendent, viennent tous les oiseaux purement insectivores (7) : les grimpereaux, le pivert, l’engoulevent, le coucou (8)

(4) Buffon,Histoire naturelle,tome VII,page 328 et suiv.
(5) Tschudi,déjà cité,page 23._Mémoire de M.Chatel de Vire._Lettre de M.Girardeau-Leroy au Journal du Loiret
(6) Tschudi,déjà cité,page 23.
(7) On en compte en France soixante-neuf espèces,dont vingt-cinq seulement sont sédentaires.
(8) Le coucou est surtout utile pour la destruction des chenilles couvertes de poils longs et piquants qui répugnent aux autres oiseaux et notamment des processionnaires si funestes aux forets (Gloger,p.310 à 313;Tschudi,p.21)._Ce dernier auteur raconte qu’en 1847,une grande foret de sapins en Poméranie,souffrit tellement des attaques des chenilles qu’elle commençait déjà à se dessécher,lorsque,tout à coup,elle fut sauvée par une bande de coucous,qui,quoique déjà en émigration,s’établirent dans la foret,et en quelques semaines nettoyèrent si bien les arbres que,l’année suivante,le mal ne se renouvela pas. 

 les différentes variétés d’hirondelles ; mais surtout ces charmants musiciens des champs, tous ces insectivores vulgairement désignés sous les expressions collectives de petits pieds ou becs-fins : rossignols, fauvettes,traquets, rouges-gorges, rouge-queues, bergeronnettes,pipits,pouillots,roitelets et le troglodyte, cet ami des chaumières, qui, tous à l’envi, nous rendent d’inappréciables services,services aussi gratuits que mal récompensés, parce qu’on ne s’en fait pas une idée suffisamment exacte.
"Le hanneton pont de 70 à 1oo œufs, bientôt transformés en autant de vers blancs qui, pendant une ou deux années, vivent exclusivement aux dépens des racines de nos végétaux les plus précieux. Le charançon du blé produit 70 à 90 œufs qui, déposés en autant de grains de blé, s’y développent en larves qui en dévorent le contenu ; c’est donc la valeur d’un épi au moins perdue par le fait d’un seul charançon. La pyrale dépose, sur les feuilles de la vigne, 100 à 130 œufs d’où sortent autant de chenilles qui, après s’être cachées sous l’écorce pendant l’hiver, en sortent au printemps pour ronger, en mai et en juin, les feuilles et les bourgeons. Voilà 100 à 130 grappes de raisin qu’une seule pyrale détruits en leur germe (1).

(1) C’est en effet à l’état de chenille que la pirale exerce ses ravages.Quand,vers les premiers jours de mai,cette chenille sort de la retraite où elle a passé l’hiver,elle n’a plus de quatre millimètres,elle en a huit,dix et même davantage,au moment de se transformer en chrysalide,dans les premiers jours de juillet.En estimant à une grappe la perte causée,en deux mois,par l’une de ces voraces chenilles,on reste certainement au-dessous de la vérité (Audouin,déjà cité,p.97 à 102)
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"Et maintenant, si vous rapprochez les chiffres que je viens de mettre sous vos yeux, en admettant que, sur les 500 insectes détruits en un jour par un seul oiseau,il y ait seulement un dixième de ces êtres malfaisants : par exemple, quarante charançons et dix pyrales (et ces chiffres sont au-dessous de la vérité) c’est en moyenne, 3.200 grains de blé 1.150 grappes de raisin qu’en un seul jour  ce petit oiseau vous aura sauvés.
"Le mal est grand ; le danger imminent ; il faut des remèdes prompts et  énergiques... Voilà ce que vous crient les honorables pétitionnaires et, avec eux, nombre de conseils généraux ,ainsi que les sociétés  de tout genre qui s’occupent, à des titres divers, d’agriculture et de zoologie. C’est ce que vous répètent, avec un accord chaque jour plus unanime et plus pressant, les naturalistes et les  agriculteurs les plus distingués, qui, par état ou par vocation, se sont occupés de cette question ; MM Geoffroy Saint-Hilaire, Florent Prévost, Sacc, Gloger;Koechlin; Dumast, Jonquières-Antonelle,Châtel,Gadebled, Valserres et tant d’autres dont n’avons été, en ce rapport, que l écho  très affaiblis. »

Donnez, Messieurs, la plus grande publicité aux faits, trop peu connus, qui précèdent ; ils font connaître le danger qu’il y a enfreindre l’une des sages lois de la nature, la loi de l’équilibre.
Si les insectes sont doués d’une grande fécondité, les oiseaux ont reçu leur mission d’arrêter leur trop grande multiplication, il ne faut donc pas détruire ces derniers. Quelques-uns, tel que le moineau, se nourrissent, il est vrai, en même temps, d’insectes et de graines, mais il est reconnu que le mal et le bien qu’ils font se compensent à peu près. Des mesures peuvent, du reste être prises pour réduire, au moment des récoltes, le nombre de ces derniers.

Ce qui précède sera compris des personnes raisonnables, mais elles ne sont pas seules la cause du mal qu’il s’agit d’arrêter. L’imprévoyance des enfants en  détruisant les nids, fait périr aussi un très grand nombre d’oiseaux. En considérant ce que l’alimentation d’une seule nichée fait disparaître d’insectes, on peut à peine apprécier la quantité qui aurait été détruite pour la nourriture des nombreuses familles ainsi anéanties.
Recommandez, Messieurs, aux parents et aux instituteurs de moraliser les enfants sur ce point. En les tolérant dans le malin plaisir de détruire les jeunes oiseaux, on laisse s’infiltrer chez eux des germes de cruauté qui, selon les circonstances de leur vie, peuvent se développer d’une manière fâcheuse ; c’est là un nouveau mal qu’il importe beaucoup d’éviter.
J’espère qu’il suffira des enseignements et des avis qui précèdent pour que protection soit désormais accordée à des êtres, non seulement inoffensifs mais encore éminemment utiles. S’il en était autrement ,je n’hésiterai pas à prendre des mesures propres à leur assurer cette protection.
Recevez, Messieurs, l’assurance de ma considération très distinguée.

Le Préfet des Basses-Pyrénées,
D’AURIBEAU

Pour expédition :
Le Secrétaire Général
D 'ÉTIGNY

Source:
Empire français
Département des Basses-Pyrénées
Recueil des actes administratifs
Année 1862
Pages 51 à 57

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