vendredi 5 mai 2017

Discours de José Antonio De Aguirre

 Discours  prononcé par Son Excellence le Président du Gouvernement Basque

 José Antonio De Aguirre aux postes de radio de catalogue

 le 21 décembre 1938

Collection particulière
 

Il y a deux ans… La thèse basque : lumière, doctrine et exemple.

Il y aura déjà deux ans, exactement demain 22 décembre, je prononçais à Bilbao, au micro de Radio Euzkadi, un discours qui fut en substance la présentation du Gouvernement Basque et de son œuvre.
De mon discours, une bonne partie, consacrée à des questions politiques est, à mesure que le temps passe, pleinement confirmée dans toute son extension. Peut-être sont-ce ces paroles qui ont incité le monde à considérer de nouveau le profond problème que constituait la guerre provoquée par les militaires rebelles. La thèse soutenue et la réalité présentée rompaient brutalement avec cette façon simpliste et commode de présenter le problème que l’on interprétait alors comme une lutte entre l’anarchie débordante et l’ordre, entre la civilisation chrétienne occidentale et la barbarie, entre le Christ et Lénine. Assurément, cela ne pouvait venir à l’idée qu’à des esprits légers, pour ne pas les appeler autrement, qui n’avaient pas encore étudié les origines d’une lutte basée sur la rancœur, l'injustice et la superbe.
Il fallait parler clair et ferme. Surgit « le cas basque » comme il fut appelé alors. Grâce à lui se dissipa l’atmosphère chargée et pleine d’ignorance qui régnait alors à ce sujet. Aujourd’hui, on appelle plus « le cas basque » l’épopée que l’Euskadi est en train d’écrire dans cette guerre. On la connaît dans les milieux compétents sous le nom de « thèse basque ». Thèse basque qui renferme une vérité , un enseignement, et qui est  la base ferme d’une position qui, à l’avenir, servira de modèle et de point de départ pour la définition de conduites et d’aptitudes dans le domaine de la philosophie politique.

Avec l’adhésion du peuple et la conscience du devoir.

On a déjà beaucoup écrit sur ce sujet. Il existe des témoignages très abondants. Ce serait un travail certainement inopportun y interminable que de les référer dans ce discours. Il est bien préférable de rappeler et d’approfondir la thèse.
Je veux suivre la ligne de conduite tracée en 1936 en harmonie avec notre histoire qui s’est toujours montrée fidèle à elle-même par la pensée et par la conduite.
Je m’adresse à tous, mais spécialement à mes compatriotes basques, aujourd’hui sous le joug le plus étranger à leur pensée et à leur cœur. Je m’adresse à eux avec l’autorité d’un homme qui peut le faire parce qu’il s’appuie sur l’adhésion enthousiaste de notre peuple, adhésion que ni des barreaux des prisons, ni la persécution acharnée, ni l’exil hors de la Patrie, ni la misère, ni le mépris, ni  l’injustice ne pourront jamais empêcher. Quelle leçon donnerait en ce moment la tyrannie étrangère si on lui  permettait de parler ! Rien que de parler ! Étant en outre ses légitimes représentants d’où que nous nous  adressions à lui, nous savons que nous le faisons en interprétant sa volonté.
Je vous parle donc, comme si je parlais parmi vous, entouré de compatriotes. Ici je les ai devant moi ,vous êtes leur prolongement. Notre communauté spirituelle est parfaite. Même la distance est abolie grâce à l’aide merveilleuse de ces ondes qui nous rapprochent et nous permettent en ce moment d’exprimer nos mutuels désirs et nos espérances prometteuses. Nous allons parler de ce qui nous touche.
Le motif, le même qu’il y a deux ans :les  fête de Noël, avec leur message sublime de paix aux hommes de bonne volonté. L’objet, le même aussi, celui de continuer à rendre compte au peuple, à notre peuple, de toutes nos activités. Ce devoir, bien que nous soyons physiquement séparés, continue à être aussi impérieux qu’il le sera le jour où nous serons de nouveau là-bas. Car ce jour approche, compatriotes. Soyez-en sûrs.

Les conservateurs en armes !Quel mal la République leur avait-elle fait ?

Toute la définition de la lutte, son illégalité initiale, son manque de motifs et son caractère odieux peuvent se concrétiser dans ces paroles que je prononçais il y deux ans et qui paraissent dites pour aujourd’hui et  en particulier pour les jours présents. M’adressant aux classes conservatrices dirigeantes du mouvement  insurrectionnel, je leur avais dit :
« Quel mal vous a fait la République ? Vous avez  conservé vos fortunes, vos affaires. Vous touchiez des honoraires splendides dans vos Conseils d’Administration souvent accaparés par un petit nombre de personnes, et l’on vous a tout  respecté. C’est un catholique qui vous parle, un catholique qui combattit aux Cortès  Constituantes de la République tout ce qui , selon la doctrine chrétienne, était excessif et inacceptable. Ah ! Mais sur les questions sociales, sur les questions économiques, qui sont les seules à vous intéresser, nous donnions notre approbation aux progrès que la justice réclamait. Car nous étions préparés à la générosité et il fallait être préparés à la générosité et il fallait être préparés même au sacrifice. Le bien commun de la doctrine classique doit prévaloir sur le bien privé des individus. Ne vous rappelez pas que tout manquait dans une multitude de foyers ? Aviez-vous le droit de protester ? Avez-vous cru un instant qu’en appelant communisme une juste protestation sociale vous pouviez obtenir un autre résultat que celui d’exaspérer le peuple avide d’un régime social plus humain et plus équitable ?
« Vous viviez bien ; ce n’est que maintenant, en présence du désastre, avec une économie ruinée, une richesse absorbée par les dépenses de la guerre, que vous comprenez combien fut insensée votre conduite ; et malgré cette situation privilégiée, vous vous êtes soulevés, les uns en prenant les armes, les autres en finançant le mouvement, en secondant la rébellion de ceux qui, manquant à la parole donnée, servent un régime caduc, guidés seulement par le désir de commandement, d’oppression et d’orgueil. Et impuissants à réduire le peuple en esclavage, lancés dans une course sans frein ,voyant que les forces que vous aviez soulevées  n’étaient pas capables de vous mener à  la réalisation de vos désirs insensés, vous avez applaudi tragiquement à l’arrivée des  troupes mercenaires africaines, renforcées plus tard de contingents étrangers allemands et italiens, sans qu’il vous importât que votre dignité  traîne dans le ruisseau pourvu que n’importe qui, noir ou blanc, de quelque couleur, de quelque race que ce soit, sauve  votre situation économique, vos privilèges perdus  parce que Dieu a voulu que vous fussiez aveuglés  pour toujours  par votre ambition et votre orgueil ; ces troupes noires infidèles amenées par ces insensés qui ont fait du nom du  Christ un cri de guerre, de ce Christ dont  l’humanité croyante célèbre en ces jours l’avènement  par ce salut   admirable  : « Gloire à Dieu au plus haut  du ciel et paix sur  la terre aux hommes de bonne volonté » Contradiction monstrueuse avec une conduite qui a fait verser tant de sang et causé tant de douleur dans des milliers de familles »
Nous disions ceci il y a deux ans. Avec combien plus de raison nous pouvons le dire aujourd’hui et avec quelle foi nous ratifions ces paroles ! En elles, notre pensée est condensée

Aux compatriotes qui souffrent :notre conduite a triomphé.

C’est à vous que je m’adresse, compatriote qui souffrez. Où que vous vous trouviez, derrière les barreaux des prisons, dans les camps de concentration, épuisés par l’exploitation éhontée que vous subissez dans les usines et dans les mines, à vous qui écoutez ma voix et, aussi, à ceux qui ne l’écoutent pas. Tous vous êtes présents à mon esprit.
« La thèse basque » comme on  appelle aujourd’hui dans le monde entier notre attitude , a acquis la sympathie générale. Ici, et hors d’ici .Notre esprit pratique a répandu son efficacité et son influence. Je peux vous dire aujourd’hui que la politique qu’avait suivie le Gouvernement d’Euzkadi est  suivie ici par le gouvernement de la République. C’est le triomphe d’une conduite.
Tous nos compatriotes travaillent avec foi et enthousiasme dans les postes où leur devoir les conduit, que nous, leurs chefs, nous leur assignons. Tous travaillent pour le  bien de l’Euzkadi et pour la Cause de la République. Et ce travail intelligent en toute sorte des postes reçoit, ici comme à l’étranger, des éloges constants qui arrivent jusqu’à moi sous toutes les formes et même de façon officielle. Les basques ont sû faire honneur à leur réputation de courage, d’amour du travail, de fidélité. Partagez avec moi cette immense satisfaction.

L’Euzkadi dans le monde. On nous aime, on nous admire.

Nous avons quitté l’Euskadi et Santander pour accomplir un douloureux pèlerinage, et les services du Gouvernement Basque ont dirigé l’organisation de notre peuple partout où celui-ci se trouvait, au milieu des naturelles difficultés et de grands sacrifices, que vous comprendrez. Aujourd’hui, les choses ont bien changé. Je sais que de là-bas où vous êtes on s’étonne de la façon dont peuvent vivre tant de milliers d’exilés. Ils vivent bien et ils vivront. Dans notre malheur, que nous supportons avec une bonne humeur et un courage exemplaires, nous avons de grandes consolations. Notre conduite a partout fait respecter notre peuple et l’a fait aimer. On nous a ouvert les portes. On nous aime, compatriotes, on nous aime. ! Nos institutions d’Assistance Sociale sur le sol de de France, en Belgique et en Angleterre, nos magnifiques institutions médico- chirurgicales de La Roseraie où sont soignés les mutilés de guerre, ou nos malades sont soulagé, nos colonies scolaires, nos services sanitaires, et surtout, entendez-moi bien, notre confraternité de race, tout cela aussi nous a valu d’attirer l’attention, tout cela a reçu des éloges, parfois même trop d’éloges, de la grande presse d’Europe et d’Amérique. Et tandis que nous organisons l’exil de notre peuple en adoucissant sa douleur, nos journaux et nos publications de propagande détruisent, à Paris, à Londres et en Amérique, la fable de Franco. Notre art national parait sur les scènes des principales capitales d’Europe et l’Amérique le réclame avec insistance : voilà la preuve donnée au monde que la culture c’est nous qui la représentons, tandis qu’en face il n’y a qu’une barbarie et qu’une rancœur qui ne respecte même pas la vie des peuples.Et si dans les champs de batailles l’Euzkadi continue, aujourd’hui encore, à défendre son renom de loyauté qu’il a scellé de son sang, hors d’ici, hérauts de la justice et du droit, nous dissipons l’hostilité et groupons autour de nous des sympathies innombrables. Les témoignages des ambassadeurs de la République dans les pays étrangers l’ont établi et des personnalités les plus distinguées des milieux politiques républicains l’ont compris. La calomnie et les féroces attaques de l’adversaire nous indiquent que nous avons visé juste. Cette satisfaction aussi, compatriotes, partagez-la avec moi.
Et ici, en Catalogne, dans ce pays noble et cher où nous avons trouvé tant de chaude affection, de même que le reste du territoire de la République qui a généreusement reçu notre peuple, le Gouvernement d’Euzkadi a organisé l’émigration d’une façon qui peut nous remplir d’un légitime orgueil. Refuges, hôpitaux, colonies etc. etc., soit au total presque 200 institutions, recueillent les Basques qui ont tout perdu pour une loyauté qu’ils avaient promise et qu’ils ont prouvée.

La vitalité d’Euskadi : une valeur permanente, un témoignage prodigieux.

L’Euzkadi à une vitalité qui rayonne au dehors. Il est comme notre langue, dans laquelle je vous parlerai tout à l’heure, une valeur permanente et le témoin prodigieux de l’évolution et même la chute de toutes les civilisations de l’Occident. Il dure en se rénovant chaque jour. Et nous, nous sommes comme lui et, plus encore, cette faculté de durée suscite avec une vigueur inattendue les sentiments que l’on croyait endormis, de ces milliers de nos compatriotes qui, au-delà des mers, dans cette Amérique qui les a accueillis, ont aujourd’hui relevé la tête pour regarder vers nous, pour recevoir avec enthousiasme nos représentants. Généreux, ils nous tendent la main et nous donnent notre pain quotidien, qui, dans son sens matériel, ne vaut rien à côté de cette magnifique résurrection de la fraternité de la race basque, qui, née dans un petit territoire, dans un petit peuple, a assez de force pour rayonner au-delà des frontières de notre pays, pour survivre à l’infortune, pour rester éternellement maîtresse de sa maison.

L’exemple basque recueilli par le Gouvernement de la République.

Nous allons parler, maintenant, de quelques choses qui vous intéressent. Cet esprit qui est le nôtre et dans lequel nos sentiments religieux occupent une si grande place, été accueilli, ici, dans le territoire de la République, par le respect et l’affection tous.
Les efforts de notre Manuel de Irujo en faveur de la normalisation de vie religieuse dans le territoire de la République ont   reçu du Président Negrin l’accueil le plus compréhensif. Et dans ce pays où, au début de cette lutte, de condamnables excès ont été commis contre les personnes et les édifices de l’Eglise, aujourd’hui règnent la tolérance et le respect des croyances, appuyés par les autorités et profondément professés par le peuple. Vous savez bien que je vous ai toujours parlé clairement. Je ne rejetterai jamais sur le peuple la faute de tant  d’atrocités qui nous ont fait tant de mal dans la première période révolutionnaire de cette guerre. Peut-être devra-t-on chercher une origine plus reculée à ces faits déplorables. En particulier, cette origine, peut-être la trouverait-on dans les manifestations publiques de ceux-là qui, oubliant la soif de justice sociale  du peuple, donnaient  libre cours à des déclarations d’un sectarisme désuet
Aujourd’hui, le peuple a conquis cela. Il vaut mieux bien imposer les rentes ou destiner les choses de bien commun que de s’amuser à brûler des églises. La première chose est juste, la seconde discrédite sans aucun profit.

Hommage au Saint-Père, défenseur de la dignité humaine

L’église, pas plus que la Foi, n’est coupable des erreurs commises par ceux qui se sont permis de compromettre le Christ contre sa volonté ou de définir avec leur autorité spirituelle des questions que Dieu a laissées à la libre discussion des hommes. Pauvre religion, mise en discussion devant les multitudes ! Pauvre Église, violemment persécutée en Allemagne et à la veille de jours tragiques en Italie. ! Comme on vous cache ces  choses ! Permettez-moi, de cette tribune, à Barcelone, comme Président du Gouvernement Basque, en tant que catholique, remerciant Dieu, aujourd’hui encore, de la Foi qu’il a bien voulu me concéder et dans laquelle je veux mourir, permettez-moi d’adresser à l’Auguste Vieillard du Vatican un salut ému et respectueux pour la défense de la dignité humaine  que par ses paroles et sa conduite il réalise contre les courants  antichrétiens, antihumains et tyranniques  du paganisme fasciste. Ce salut, je sais que tous les hommes de bonne volonté l’adresseront avec moi. D’ici, nous pouvons, nous Basques, parler avec cette clarté et dans la sincérité de notre cœur. C’est aussi en votre nom que j’adresse ce salut, en notre nom à vous, mes compatriotes opprimés ,qui, sans pouvoir exprimer de là où vous êtes ce sentiment, vous associez à mes paroles.

L’échange des prisonniers :la responsabilité de Burgos.

Une autre affaire qui vous intéresse grandement est celle de l’échange des prisonniers. Eh bien, j’ai le devoir de vous dire  que l’attitude du Gouvernement de la République à ce sujet est digne de tout éloge. Accueillant les suggestions de représentants étrangers, il a poussé son esprit d’humanité jusqu’à des limites qui auraient pu difficilement être dépassées par quiconque. Observant fidèlement la parole donnée, il a facilité sans cesse tous les échanges. Ici, il y a une autorité ;tous savent à qui s’adresser , la parole donnée est tenue. Si l’on avait répondu comme elle le méritait à cette conduite, des milliers d’hommes souffre innocemment auraient été libérés. Plus encore : beaucoup d’hommes aurait pu être sauvé des pelotons  d’exécution.
Toute la responsabilité retombe sur Franco.
 Je vous rapporterai seulement une impression que j’ai reçue il a peu de jours de hautes  personnalités qui, parlant de cette question, me dirent :
 « Dans le territoire de Franco on ne sait à qui s’adresser. Il n’y a ni autorité, ni organisation en cette matière. Et c’est ainsi que répond de tous ces actes l’administration de Burgos , qui paraît absolument ne pas exister. »
Tout ceci est rigoureusement exact. Naturellement, la conséquence internationale de ces différentes conduites, c’est que chacun reçoit son dû .

Le Gouvernement Basque prend soin de ce qui appartient aux Basques.

Passant brusquement de ces questions à d’autres ,plus matériels et plus prosaïques, je veux aussi vous apprendre autre chose.
Même les personnes qui là-bas, ont passé leur temps à diffamer et à insulter le Gouvernement Basque ,peuvent avoir la  satisfaction de savoir que les valeurs et les  objets des Basques et des Sociétés  de toutes sortes que le Gouvernement d’Euzkadi a évacués, sont déposés sous bonne garde, rigoureusement classés avec le nom de leurs propriétaires respectifs est administrés par le Gouvernement Basque conformément à l’accord qui fut conclu par lui  avec le Gouvernement de la République. Tel est l’esprit de compréhension qui règne  ici. C’est un détail que nous avons une grande satisfaction à vous faire faire connaître, en attendant le jour où nous pourrons démontrer  notre bonne administration en rendant les titre à leurs légitimes propriétaires, une fois accomplies, naturellement, les décisions que prendra la justice pour chaque cas particulier. En attendant, soyez tranquilles, le Gouvernement Basque veille sur ce qui intéresse les Basques. Il sera donc prudent de ne pas s’aventurer en des opérations risquées et bien moins encore avec des étrangers. Avertissez-en ceux qui ne l’auront  pas entendu et que cela pourrait intéresser.

Ni démagogie ni dictature une démocratie ferme.

Notre indépendance d’esprit et notre position sont si fermes que personne peut-être ne pourra  parler si nettement et avec autant d’autorité que nous.
Nous restons ce que nous avons toujours été. Et c’est grâce à l’esprit qui nous  anime, et avec lui, que nous avons lutté et  que nous continuerons à lutter. Nous, les Basques , nous avons une tradition, la tradition séculaire de la liberté ,et une éducation politique originale qui ne date pas d’aujourd’hui. Notre tradition nous servira de base pour notre marche vers l’avenir. Nous n’avons pas besoin de prendre quoi que ce soit à l’étranger. Nous avons tout chez nous et  depuis des siècles : démocratie sans démagogie _rappelez-vous nos Juntes Générales ;un pouvoir fort, sans les errements des dictatures_ rappelez-vous notre Gouvernement de la Seigneurie_ ; une justice sociale subordonnée au principe du bien commun _rappelez-vous nos lois du Fuero_ ;une égalités des citoyens ,considérés tous comme des aristocrates. Nous voulons l’égalité dans le bien-être, nous ne la voulons pas dans la misère.
Tout ce passé historique, toute cette énergie humaine qui a servi d’exemple et de modèle aux plus grandes démocraties, tout cela me vient à l’esprit pour me rappeler une date historique :le 25 octobre 1839.

Les successeurs des traîtres de 1839.

Dans quelques jours nous entrerons  dans l’année 1939, qui marquera le centenaire de cette date, funeste pour tous les Basques. Une date qui rappellera la trahison de la monarchie espagnole tristement appelée libérale ,qui rappellera la félonie d’Espartero, l’hypocrisie avec laquelle il promit de dégainer  son épée dans le cas où les «Fueros »  ne seraient pas respectées, promesse qui, elle non plus ne fut pas tenue, lorsque nos pères eurent jetés leur épée  sur le sol. Tristes leçons de notre histoire qui ne se produiront plus. Je vous le jure.
Que sont-ils d’autre que les successeurs d’Espartero, ceux qui, là-bas vous oppriment ? Ils brisèrent la paix de nos ancêtres et ont brisé à nouveau notre paix d’aujourd’hui. Contre ceux-là, traîtres d’alors et traîtres d’aujourd’hui, nous devons nous unir, nous les Basques de tous les partis, contre les Espartero et les Maroto. Et par ces Basques de tous les partis j’entends, non seulement nous qui luttons ici pour la défense de la liberté de notre peuple, à laquelle les lois de la République ont ouvert un chemin, mais vous aussi, Basques qui aspirez à recouvrer nos libertés historiques et pour cette raison, vous êtes groupés sous le drapeau trompeur de la rébellion. À vous surtout, Basques de Navarre et d’Alava, c’est à vous que je m’adresse, et à vous qui, en Biscaye et en Guipuzcoa, révérez le drapeau d’une tradition dont on vous cache le véritable caractère, mais qui réclame, elle aussi la restauration de liberté qui nous a été arrachée en 1839.
Tout cela, tout se passé de grandeur, qui est ce qui nous tient le plus à l’âme, toutes ses aspirations, qu’ont-elles de commun avec ce national-syndicalisme improvisé, étrangers, importé et artificiel ? Quelle liberté et quels « Fueros » Basques peuvent comprendre ni octroyer ces hommes qui commencent par vouloir détruire notre âme et finissent par se livrer à l’étranger jusqu’à juste que dans leurs gestes et dans leurs cris ? Ils ne pourront jamais nous comprendre. Ils ne pourront comprendre ni notre âme, ni notre tradition. Vous, vous me comprenez mieux qu’eux, ce qui est notre, c’est ce qui court dans nos veines, ce sont des siècles de notre histoire  de peuple libre, ce sont des institutions qui sont nées pour la défense de nos foyers. Ce qui est leur est froid, est né d’aujourd’hui, est venu de règlements approuvé à Rome ou à Berlin, qui  n’ont rien de commun avec nous. Levez le drapeau de nos libertés, réclamez l’abolition de la loi de 1839,levez  ce drapeau en  union avec tous les cœurs basques, dans cette année décisive !
Buste de José Antonio De Aguirre à Saint-Jean-de-Luz.

Le gouvernement d’Euzkadi saura  accomplir son devoir.

L’âme de notre vieux peuple vibrera comme jamais cette année mémorable, et unira ses fils dans un même cri de triomphe. Je vous le promets. Vous surtout, Basques de Navarre et d’Alava, hommes généreux, qui avez souffert et restez pénétrés de votre idéal. La race vous appelle en cette année 1939 où les pierres mêmes de notre sol se lèveront pour demander  que  soit rétablie la justice, violée il y a cent ans et proclamer l’union de tous les Basques de bonne volonté.
Ce qui est arrivé à nos pères, il y a un  siècle, cela n’arrivera  plus ,cela ne peut plus arriver. Aujourd’hui, il y a un Gouvernement d'Euzkadi, qui  a la pleine conscience de son devoir. Ce devoir il saura l’accomplir, je vous l’assure. Il y a une certaine différence entre les hommes qui oppriment et les hommes de la République. Lorsque nous triompherons, vous pourrez tous parler. Les valeurs spirituelles de notre peuple sont garanties par une conduite, la nôtre, et sont scellées de notre sang. Si vos ennemis, qui sont les nôtres, triomphaient, Il ne serait permis à personne de parler. Quelle différence ! Ici non seulement l’amnistie a été décidée pour ce jour-là , mais  encore les portes sont ouvertes à l’expression la plus large de la volonté populaire. Ceci a été convenu par des personnalités responsables qui représentent des parties et des peuples.

Les intérêts des démocraties européennes.

Que peuvent-ils promettre là-bas ? Pardonnez que je vous aie posé cette question pour la forme, car il est déjà trop tard. Il existe une Armée qui est née du peuple même, de ce peuple qui brisera tous les plans et toutes les illusions que forgeront ces hommes. Il est trop tard, mais de plus, savez-vous où il vous mènent ? Le savez-vous, par hasard ?
Nous allons brièvement examiner la politique internationale.
Les intérêts impériaux de la France et de l’Angleterre opposition avec ceux de vos alliés. Et par conséquent avec les vôtres. Ils coïncident par contre  avec nos intérêts  pour des raisons de régime, d’opportunités et aussi dans ce cas, de justice. Vous avez choisi_je m’adresse ici à vos  oppresseurs, vous le comprendrez_vous avez choisi des amis éphémères comme tous ceux qui basent leur puissance sur la force.
Vous avez changé le cours de la politique internationale de l’Espagne, peut-être sans grande conviction, mais parce que vous y étiez obligés en échange des avions et des canons, nécessaires à la prolongation de ce massacre dont vous êtes coupables. Ce faisant, vous vous êtes livrés à l’étranger. Et plus grande sera l’arrogance Italo-allemande, plus grande sera l’aversion que le monde ressentira pour vous. C’est ce qui arrive déjà, et augmente avec le temps, non seulement en Europe, mais encore dans le monde entier.
Moi, j’ai toujours cru que cette situation devait se produire. Tous ceux qui m’ont écouté le savent bien.
À l’étranger on entend dire partout : « Franco est complètement tombé ,par contre la République se relève. »
C’est naturel. Les intérêts de la République Espagnole coïncident avec ceux de Paris et de Londres et de cette identité naît  nécessairement une politique. Les choses tardent à se produire, mais elles se produisent. Les démocraties de ces peuples , avec une vigilance infatigable et  avec une patience peut-être exagérée, même si elle est compréhensible, ont fait tout ce qui leur a été possible : elles ont attendu et cédé, bravant ainsi l’impopularité et n’ayant en vue  que le bien inestimable de la paix.
Cette politique touche à sa fin et, avec elle, l’arrogance Italo-allemande et celle de son petit serviteur, Franco.
Ne comprenez-vous pas que ces pays savent parfaitement que l’Italie se sert de l’Espagne comme d’une base coloniale future opérations ?
Ne comprenez-vous pas qu’il pense à la possibilité de transporter des troupes au Maroc Espagnol menacé le Maroc Français ?
Ne comprenez-vous pas que le détroit de Gibraltar les intéresse ?
Ne comprenez-vous pas que ces pays ne peuvent rester impassibles devant l’occupation de Majorque ?
Ne comprenez-vous pas que la garantie des Pyrénées et pour la France et l’Angleterre du plus haut  intérêts ?
Croyez-vous peut-être seul instant qu’ils vont  perdre allègrement leurs positions en Méditerranée ?
Et vous, quelles garanties offrez-vous si l’étranger, leur futur adversaire, vous domine, et si votre vie dépend de lui ?
Beaucoup de partisans de Franco le comprennent déjà, et leurs démarches tant soit peu nerveuses auprès des chancelleries ne sont pas sans être connues et commentées.

La belligérance et les dettes de Franco.

Il devait en être ainsi. L’Italie et l’Allemagne le savent bien .C’est pour cela qu’elles demandent le droit de belligérance pour Franco.
Je ne sais si, dans le territoire rebelle, on a parfaitement compris ce que signifierait le droit de belligérance ainsi demandé. Pourquoi le voulez-vous ? Pour bloquer les cotes républicaines ? Mais avec quelle escadre ?Avec la vôtre ?Vous comprendrez que cela n’est pas sérieux. Ah ! Avec celles de l’Italie et de l’Allemagne ?Et  vous, pensez gouverner un peuple que vous livrez à l'étranger ? Permettez-moi de vous le dire clairement : vous arrivez trop tard. Vous arrivez trop tard ; cela ne sera pas permis d’abord par les armes qui dans ce territoire défendent la  justice et la liberté et, en second lieu, parce que l’Europe nous connaît tous et sait  bien ce que chacun de nous représente ; elle comprend bien quelles seraient les conséquences de votre esclavage.
Écoutez-moi bien. Ce droit de belligérance qui à lui tout seul sera jamais suffisant  pour ce blocus si  désiré ne servira qu’à la reconnaissance juridique de vos dettes, à la régularisation de vos emprunts. C’est une des clauses de la reconnaissance. Vous comprendrez que nos envahisseurs, les vôtres, sont pressés de régler les comptes non payés.
Si la guerre finissait aujourd’hui _et ils doivent avoir des raisons de le craindre-quel serait juridiquement le sort de ces dettes, quels titres pourraient présenter vos créanciers, à qui pourraient-ils les présenter, que deviendraient ces dettes contractées par vous dans  cette terrible et  sanglante aventure ?Vous demandez le droit de belligérance et, ce faisant, vous ne faites que vous livrer pieds et poings liés à l’étranger qui veut vous faire signer la reconnaissance de vos dette envers lui, en  vous donnant pour cela une personnalité juridique suffisante. Combien d’attitudes en Europe sont aujourd’hui provoquées par ces considérations matérialistes !.

Il est encore temps de rectifier vos erreurs.

Vous avez violé la justice et le droit, vous avez attaqué le peuple, vous avez fait appel à des mercenaires pour lutter contre vos frères, vous vous êtes livrés à l’Allemagne et à l’Italie, vous avez détruit la paix de milliers de familles, et vous voulez encore signer de votre main l’acte qui consacrerait définitivement votre esclavage, qui, de plus, nous obligerait tous ? Le droit de belligérance que vous sollicitez, c’est cela. Vous êtes en mauvaise posture, pensez le bien. Il est encore temps de réparer vos erreurs  si vous avez  tant soit peu de conscience de votre devoir.
La conscience internationale vous est hostile parce que vous avez mal agi. Votre prestige extérieur diminue chaque jour, de même que la valeur de votre monnaie. Vous vous êtes placés aux cotés de ceux qui menacent tous les jours de déchaîner la guerre. Et celle-ci peut arriver. Que  Dieu ne la veuille  pas !Mais  si elle arrivait, que deviendrez-vous ? Je sais que vous y avez pensé. Je me souviens des derniers jours de Septembre. Vous vouliez alors  vous déclarer neutres. Faites-moi l’honneur de croire que personne n’a pris vos promesses au sérieux.
Mais supposez que les mêmes circonstances se présentent à nouveau et, avec elles, que vous répétiez vos déclarations de Septembre. Qui vous livrera l’armement qui vous serait nécessaire, quand ce ne serait que vous maintenir dans votre position actuelle ? Et si vous entrez dans le conflit général _ou pour mieux dire on vous y fera  entrer-ne comprenez-vous pas que le blocus le plus rigoureux serait la seule conséquence qu’entraînerait votre attitude déraisonnable ?
Ce n’est pas pour rien que les mêmes rares journaux amis qui vous restent en France et en Angleterre, ceux qui pensent comme vous, demandent une médiation. N’avez-vous pas peut-être travaillé vous-même à cette médiation, tout en le cachant au peuple qui verse des torrents de sang ? Pensez-y bien, et vous éviterez que plus de sang encore soit versé.

Pas de vengeance ! Justice et reconstruction .Discipline et foi.

Je reviens à vous, mes chers compatriotes, mais avant de parler dans notre langue nationale, je veux vous dire quelque chose qui soit compris ici et là-bas.
Ils nous ont insultés, ils nous ont calomniés, ils ont dévasté nos foyers, ils ont détruit  Guernica et ils nous ont ensuite calomniés, ils ont tué des milliers de femmes et d’enfants. Ils n’ont pas d’autre argument ni d’autre réponse à notre conduite et à notre œuvre. Eh bien ! Malgré tout cela, je vous dis : Maudit soit celui qui a dans son cœur un désir de vengeance ! Devant Dieu je peux vous affirmer que moi, je ne l’ai pas ; et je veux que, vous, vous ayez ce même sentiment.
Nous devons reconstituer notre peuple, nous tous, avec l’effort de tous. Nous ne le ferons jamais, si notre cœur est encore agité de sursauts de haine. Laissez la justice faire son œuvre.
Entendez notre voix comme vous l’entendiez avant .Vous nous avez  donné trop de preuves que vous avez scellées de vos souffrances et votre sang. Gardez une discipline de fer. Faites-vous un cœur impavide, espérez, gardez votre calme, ne vous impatientez pas : les jours s’approchent où, les foyers reconstitués, les  frères réconciliés, nous entrerons dans la voie de notre grandeur, nous verrons un avenir que nous bâtirons sur l’œuvre éternelle de nos ancêtres. Écoutez-moi bien. Discipline et Foi ! Vous me comprenez.



Buste de José Antonio De Aguirre à Saint-Jean-de-Luz.


Plaque sous le buste  de José Antonio De Aguirre à Saint-Jean-de-Luz.