samedi 14 février 2015

Les secrets de la "Prison des évêques" de Saint-Jean-Pied-de-Port

Les secrets de la "Prison des Évêques" , un texte  signé Bernard Duhourcau, édité par le Syndicat d'Initiative de Saint-Jean-Pied-de-Port.


 De toutes les maisons de Saint-Jean-Pied-de-Port qui ont une histoire à raconter,l'une semble plutôt jusqu'à présent se plaire à poser des énigmes:c'est la "Prison des évêques" dont la visite laisse toujours une impression mystérieuse et donne envie d'en savoir plus long sur ces vieilles pierres.
Quand,pour la voir,on monte la rue de la Citadelle,on rencontre sur la gauche une maison à encorbellement dont un gros crépi tyrolien laisse apparaître un moellon portant la date de 1584 peinte en rouge.Cette maison est connue sous le nom de "Maison des Évêques".
Une tradition conservée jusqu'à nos jours veut que,pendant le grand schisme d'Occident,de 1383 à 1417,les évêques de Saint-Jean-Pied-de-Port en aient fait leur résidence.Ce ne peut être en tout cas la maison actuelle qu'ils ont habité ,car 20 ans séparent l'année du départ du dernier évêque Arnaud de Laborde,à Bayonne,de celle dont la date est conservée dans l'appareil.
Un jardin,bordé d'un mur,sépare la "maison des évêques" de la suivante.C'est celle-ci que l'on désigne du nom des "Prisons des Évêques",appellation qui a succédé à celle de "Maison de ville",puis au XIXe siècle de "Maison d’arrêt" et "Dépôt de sécurité".
Sous sa nouvelle enseigne de "Prison des évêques" sa visite est une des attractions les plus connues de Saint-Jean-Pied-de-Port.Une bande sonore guide le visiteur en évoquant,sous un jour romanesque,l'Inquisition médiévale et le passé sinistre de l'édifice.La présente étude ne vise qu'à lui faire voir d'un peu plus près la réalité.
La façade,un peu en retrait des autres maisons,s'abrite sous l'auvent d'un toit à double pente,dont le faite allongé est perpendiculaire à la rue,contrairement à la plupart des toits voisins.Le rez-de-chaussée est percée d'une fenêtre à gros barreaux et d'une porte en plein cintre,étroite,que ne surmonte aucun écusson,ni monogramme,à la différence de la plupart des maisons bas-navarraises de même époque,par exemple le manoir de Larrea sur la route d'Ispoure.S'il y eut quelques ornement de ce genre autrefois,il a disparu sous l'inscription plaquée sur le claveau central qui s'intitule "Prison des Evesques ".
La première salle a gardé son authentique pavage en galet de rivière,bien caractéristique des anciennes construction du bassin de la Garonne et des vallées pyrénéennes,et qui remontent au moins au XVI e siècle.
En face s'ouvre un couloir qui mène aux pièces du rez-de-chaussée ;il donne dans un corps de garde décoré de chassepots de l'ancienne garnison de la Citadelle,d'une table taillée au cœur d'un chêne de la montagne qui semble attendre l'ouverture d'un lourd registre d'écrou;sur le mur ,un grand blason en bois où des chaînes au naturel évoquent librement les armes du royaume de Navarre.Derrière s'ouvrent,consacrées aux souvenirs de Roncevaux et,aux vieilles pierres du pays,les anciennes cellules disciplinaires,éclairées de fenêtres hautes,garnies de barreaux de fer et fermées par des portes aux vantaux épais encore garnis de leurs énormes serrures.
Les archives municipales,à l'occasion de la destitution d'un geôlier,nous apprennent que ces cellules étaient utilisées comme prison municipale en 1795;au début du XIX e siècle,elles servirent de locaux disciplinaires pour les soldats de la garnison punis de salle de police.Pour occuper leurs loisirs forcés,certains ont gravé dans le bois des portes,comme tous leurs semblables,leurs noms,le numéro de leur régiment,la date de leur villégiature,et dans son étude,publiée en 1923,Harruguet les a scrupuleusement relevées :"Joubert ....1829 ...48e L (48e régiment de ligne)....Himelspach ....4L ....1820",etc.
Une curiosité remarquable attend le visiteur après son passage dans ce rez-de-chaussée:c'est la grande salle gothique souterraine.On y accède par une ouverture sombre entre le couloir qui mène aux cellules et l'escalier qui monte à l'étage.On descend plusieurs marches étroites et raides,et on se trouve sur un palier devant une porte.De l'autre coté,en contre-bas,s'étend une salle imposante et obscure ,faite d'une seule voûte en berceau à arc d'ogive,nue,en pierre de taille.Au premier et au second tiers de sa longueur,deux arc doubleaux à bandeau plat renforcent la construction et la soulagent du poids des étages supérieurs.Elle mesure 9m.25 de large sur 14m.de long,et sa hauteur est actuellement de 5m.50 depuis le sommet de la voûte jusqu'au sol de terre battue.Un escalier de 21 marches plonge de la porte ouverte à mi-hauteur du mur,dans ce local à l'air saturé d'humidité et de moisissure.Un seul soupirail ,dans le mur face à l'entrée,laisse pénétrer un peu de jour;un éclairage rasant,installé au bas des murs de retombée de la voûte,fait ressortir les pierres de taille de ses belles assises régulières  faites du même grès violet des montagnes voisines,Jarra ou Arradoy,que les murailles et les maisons de la ville.Sur certaines pierres apparaissent,révélées par la lumière oblique,de fines "marques de tacherons",ces signes gravées par les tailleurs de pierre du Moyen Âge pour identifier leur œuvre.Il est intéressant de rapprocher les signes que l'on rencontre ici de ceux qui figurent sur la façade de l'église Notre-Dame,entre le portail et la base du clocher,et représentant des étoiles,un triangle,une pointe de flèche,etc.....

Le mur du fond était,percé de deux hautes baies ogivales et d'une grande porte;elles sont murées,mais on peut encore suivre le tracé de leurs embrasures dans la maçonnerie;le bas du mur est bordé d'un alignement de dalles de pierre légèrement inclinées qui servaient de bas-flanc aux prisonniers.Il semble qu'elles recouvrent un souterrain ou au moins un égout qui passait dans le jardin de la maison des évêques.On remarque encore au bas de la voûte,du coté de ce jardin,la trace d'une porte murée.
A droite de l'escalier d'arrivée ,quatre chaînes à boucles sont scellées au mur;à gauche,une lourde construction cubique en maçonnerie de 2 m. sur 3 de surface et 2 mètres de hauteur a dû servir de cachot;au fond,une chaîne avec un collier et des ters est rivée au mur;le séjour dans ce local,s'il était particulièrement dur,n'était pas exceptionnel.Des notables du pays en firent encore l'expérience au XVIIe siècle,pour des histoires de gabelle.
Cette salle grandiose et sinistre est,sans contredit,contemporaine de la façade de l'église Notre-Dame;les assises de pierre de dimension et de taille semblables,les marques de maçons le prouvent.Or,la fondation de l'église Notre-Dame est attribuée par les historiens au roi Sanche le Fort,après la victoire de Las Navas de Tolosa qu'il remporta sur les Maures en 1212.La salle souterraine de la rue de la Citadelle  ,comme les embassements de l'église et des portes de l'enceinte seraient donc du XIII siècle ,ce que confirment les études des architectes et des historiens.
Quelle pouvait être la destination d'une construction aussi importante et soignée ?Administrative,commerciale ou religieuse?La destination commerciale se déduirait de son apparentement aux caves voûtées du vieux Bayonne.Celles-ci,on le sait aujourd'hui ,après l'étude qu'Elie Lambert leur a consacrée servaient d’entrepôts de marchandises et de magasins,comme dans la plupart des villes marchandes du Moyen Âge;à Bayonne ,il devait s'agir d’entrepôts de vins dont ce port faisait un grand commerce avec l'Angleterre.A Saint-Jean-Pied-de-Port,la grande salle de la rue de la Citadelle a bien pu servir de dépôt pour les laines et les draps d'Espagne dont il faisait un important trafic à destination de l'Europe du nord par les ports de Cize.a présence de deux hautes fenêtres et d'une porte bouchée dans le mur du fond,fait naître aussi une autre supposition:celle d'une grande salle de réunion,d'une "halle des marchands" qui s'ouvrait sur le passage des "lices" au pied des remparts (1).
(1) On trouve, aujourd'hui encore dans beaucoup de villes,des rues des Lices au voisinage des anciens remparts (exemple Angers)
.Dans ce cas,ce mur était la façade principale.Enfin,si c'était une chapelle,la porte se trouvait ainsi ouverte à l'ouest,disposition normale.
Mais quelle qu'ait pu être depuis l'origine la destination de l'édifice,les bouleversements subis par Saint-Jean-Pied-de-Port au XVI siècle devaient le modifier profondément et changer son affectation.En 1512,l'invasion de la Navarre par les Castillans ouvre pour le Pays de Cize une ère de destructions.La ville de Saint-Jean-Pied-de-Port passe de mains en mains à deux reprises;en 1512 et 1521;en 1567,elle est encore saccagée par les troupes béarnaises calvinistes.Peu de maisons furent épargnées,les édifices religieux souffrirent plus que les autres.Au cours de la reconstruction de la ville,à la grande salle voûtée qui était peut être tout ce qui subsistait d'une construction plus importante ,on ajouta les deux étages supérieurs et on termina par une façade du coté de la colline,en bordure de la nouvelle rue principale ,celle où s'alignent aujourd'hui toutes les maisons de la ville haute.
On peut remarquer en effet que la porte d'entrée à grand claveau en plein cintre est d'un type bien défini que l'on retrouve dans d'autres constructions datées de la région:maisons de 1610,1633,dans la rue de la Citadelle,maison Dufourquenia sur la route de Çaro datée de 1588;et la date de 1584 de la maison voisine des évêques figurait autrefois sur le claveau central d'une porte en plein cintre semblable.
On peut donc fixer entre 1580 environ et 1610 la construction de la partie antérieure de l'édifice.On peut donc se rendre compte ,du reste ,que l'on passe d'une construction à une autre par les décrochements de murs que l'on peut remarquer dans le couloir qui descend vers la grande salle et qui traverse les différentes fondations des deux édifices.
Si elle était alors la "Maison de Ville",comme le porte un plan de 1685 conservé aux Archives du Génie à Vincennes,on s'explique que la salle basse ait été convertie en prison;dans ce  but on aura obstrué les deux deux grandes fenêtres et condamné la porte donnant du coté de la muraille où,du reste le passage,le passage ne devait plus se faire.Le rez-de-Chaussée devait servir de logement au concierge et de corps de garde éventuellement,le premier aux délibérations des jurats et à la garde des archives.Plus tard,ce fut une salle du clocher de l'église qui remplit cet office.
En 1795,les archives municipales nous apprennent que la prison de la commune comportait une basse-fosse où le concierge avait,"de son autorité privée",fait passer une nuit,les fers aux pieds,à un tailleur d'habits détenu pour six mois.
Il y a quelques années,on lisait encore au-dessus de l'entrée,l'inscription "Dépôt de Sûreté".La mairie de Saint-Jean-Pied-de-Port était déjà installé en 1795 dans l'ancien hôpital Sainte-Marie à coté de l'église,avant d'occuper le bel hôtel particulier que l'on connaît sur la place du Marché.
L'escalier intérieur

La vieille voûte gothique,aveugle et humide,continuait à jouer son rôle de "villa Chagrin".
Reste l'histoire de l'inscription "Prison des Evesques";c'est un amusant épisode de la chronique de la ville.
En l'absence d'archives permettant d'éclairer sa lanterne,Sauveur Harruguet,envieux des lauriers du célèbre écrivain de Tardets,Augustin Chaho (l'inventeur de la "mythologie" basque),fit paraître en 1927 une plaquette sur la "Prison des Évêques". Il rapportait ,sans discussion possible,la tradition de la maison des Évêques de l'utilisation de la construction voisine comme prison.Et un beau jour,le ci-devant "dépôt de Sûreté" fut doté d'une superbe inscription que l'on voit encore,cimentée sur le claveau central de la porte d'entrée.C'est ainsi que les évêques de Saint-Jean-Pied-de-Port entraient dans la légende,accompagnés d'un redoutable cortège de justice.
Certains préféreront la vérité nue,quelque simple et banale qu'elle puisse être. Aujourd'hui,l'authenticité est recherchée comme une valeur sure.Or,l'histoire de la Prison des Évêques fait partie du passé d'une cité chère aux rois de Navarre.Elle évoque la grande époque de l'indépendance de ce grand royaume pyrénéen et de la prospérité de Saint-Jean-Pied-de-Port quand Philippe III de Navarre lui confirmait en 1329 ses "fueros".Cette charte des droits de la ville accordait aux magistrats municipaux aux consuls comme les désignait le sceau de la ville,des pouvoirs qu'ils n'ont jamais eus depuis:c'est cela qu'on appelle l'"ancien régime"."Le corps du magistrat ,écrivait le géographe Salmon en 1718,qui est composé d'un maire et de quatre jurats,est jugé criminel dans toute l'étendue du Pays de Cize.Il a pouvoir de juger à mort...."Et pour avoir une idée de ce que cela représentait ,il faut penser à ce drame extraordinaire de l'Espagnol Calderon,"l'Alcalde de Zalamea",où l'on voit un simple maire de village donner le garrot à un capitaine des troupes castillanes qui a ravi l'honneur de sa ville,et tenir tête au roi d'Espagne en personne qui reconnaît ses droits.
"L'Alcalde de Zalamea",qui a été un des succès du T.N.P.,pourrait être joué à la "Maison de ville" de Saint-Jean-Pied-de-Port où les souvenirs du passé ne demandent qu'à revivre.
Que sait-on,du reste,de ces évêques de Saint-Jean-Pied-de-Port ,hormis la tradition sur l'emplacement de leur maison.?
Ils furent nommés à la création du Grand Schisme d'Occident.On en sait l'origine.La chrétienté se trouva en 1376,avoir à sa tête deux papes nommés par des conclaves rivaux:Grégoire XI,élu par les cardinaux revenus à Rome,Clément VII,par ceux qui étaient restés à Avignon.Les souverains d'Europe ayant pris parti pour l'un ou l'autre ,le roi de Navarre et le Roi de France reconnurent le pape d'Avignon,et le roi d'Angleterre,celui de Rome.Or le diocèse de Bayonne était divisé territorialement entre le roi de Navarre qui possédait la Basse-Navarre,et le roi d'Angleterre,qui comptait le Labourd parmi ses possessions  d'Aquitaine.La Basse-Navarre ou Merindad de Ultra Puertos,fut donc dotée par le pape d'Avignon ,Clément VII,d'un évêque qui s'installa à Saint-Jean-Pied-de-Port ,principale ville de la province.Il y eût donc,en fait,deux diocèses séparés géographiquement et politiquement ,sans conflit de juridiction religieuse.On le vit bien,lorsque Garcias Eugui succéda en 1365,au premier évêque de Saint-Jean,un certain Nicolas,nommé en 1383.
C'était le confesseur du roi de Navarre,Charles III;il prit part tout naturellement avec les autres évêques du royaume, au sacre à Pampelune de son souverain .En 1413,Benoit XIII,plus connu sous le nom de Pedro de Luna,désigna Guillaume-Arnaud de Laborde pour succéder à Garcias Eugi.Ce fut le troisième et dernier évêque de Saint-Jean-Pied-de-Port.

En effet,le Concile de Constance ,ouvert en 1415,avait fini par déposer les deux papes rivaux,et élire à leur place Martin V;pour les diocèses dotés de deux évêques,il réglait leur question en décidant qu'à la mort du premier ,le survivant deviendrait titulaire du siège épiscopal.En 1417,l’évêque de Bayonne décédait ,et Arnaud de Laborde quittait Saint-Jean avec les quatre chanoines de son chapitre pour rejoindre la cité épiscopale où il fut intronisé dans les siège vacant le 2 octobre .En souvenir de son passage à Saint-Jean,il obtint que quatre postes de chanoines du Chapitre de Bayonne seraient toujours réservés à des Bas-Navarrais,ce qui ne manqua pas dans la suite de provoquer quelques incidents.
Quelques bonnes qu'aient pu être les relations de Garcias Eugui ou d'Arnaud de Laborde avec les magistrats de Saint-Jean-Pied-de-Port,elles n'entamèrent rien des "fors" et des coutumes du Pays de Cize.Le représentant du bras séculier ,on peut en être assuré,conserva toute son indépendance vis à vis de l'autorité de l’évêque qui resta confinée au spirituel;encore n'avait-il plus depuis longtemps la juridiction inquisitoriale.Le maire,par contre,gardait intact son droit d’arrêter,emprisonner ,donner la question ,juger,pendre ou garrotter....et quand des plaintes s'élevaient sous la voûte gothique ,elles n'étaient pas provoquées par les rigueurs de quelques porteurs de mitre,mais par le fait des terribles pouvoirs des consuls de Saint-Jean grands justiciers du Pays de Cize.
Retrouvant,à la sortie,la belle lumière du jour qui rend si éclatante la blancheur des maisons aux tuiles ensoleillées,on peut se demander si la fière indépendance qui est le privilège du peuple basque,ne repose pas sur le respect de cette rigoureuse justice distribuée sans faiblesse par leurs ancêtres.

Les Bas-Navarrais,justement,en ont donné un beau témoignage à la veille de la Révolution de 1789.On lit,en effet,dans les cahiers de doléances envoyées par les États du Pays de Cize que les nobles et le clergé se plaignaient vivement de ne pas avoir de privilèges en matière de justice et d’être obligés de comparaître devant un tribunal de savetiers et de maçons.On ne peut trouver de plus franc témoignage de l'égalité de tous les Navarrais devant la justice exercée par leurs représentants.
Aussi la visite de la "Prison des Évêques" peut s'achever sur cette haute leçon donnée par le peuple basque à tous les gouvernants:"Sans justice égale pour tous il n'est pas de véritable liberté....."
Bernard DUHOURCAU
22 avril 1967

Pour aller plus loin




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Les ouvrages de Bernard Duhourcau à la bibliothèque des Archives départementales des Pyrénées-Atlantiques :
Impr.des Cordeliers -Bayonne