mardi 6 octobre 2015

Cambriolage mortel à Saint-Jean-de-Luz

Cour d'Assises des Basses-Pyrénées
Audiences des 3,4 et 5 février 1937
L'Affaire Spilers
Un spécialiste de l’Évasion devant le Jury



Présidence de M.le Conseiller Lefranc

Audiences des 3,4 et 5 février 1937


Successivement évadé de la prison de Lille,du pénitencier de Saint-Laurent-du-Maroni à deux reprises,de la prison de la Santé et enfin de la prison de Bayonne ou il avait été incarcéré après le meurtre Fauthoux,Armand Spilers,dont le procès avait dû être une première fois renvoyé en cours des débats par suite de l'incapacité d'un juré,a comparu à nouveau les 3,4,et 5 février 1937,sous la rigoureuse surveillance que l'on imagine aisément.
Après des débats qui occupèrent cinq audiences et où soixante témoins furent entendus,Spilers,reconnu coupable du meurtre de l'Agent Fauthoux et d'une série de dix-sept vols qualifiés,a été condamné à mort.
Le 12 mai,il a été gracié par le Président de la République et sa peine commuée en celle des travaux forcés à perpétuité.
Me Lartigau,du Barreau de Dax,a plaidé pour une partie civile;Me Bouvet,Notaire.M.le Substitut Général Rodier-Talbère a prononcé le réquisitoire relatif aux cambriolages.
Nous publions ci-dessous le réquisitoire de M.le Procureur Général Ancely  (...)

Réquisitoire de M.le Procureur Général Ancely


Messieurs de la Cour,
Messieurs les Jurés,

Le 29 mai dernier,lorsque l'Agent Fauthoux,accompagné de son collègue Lajus,se rendait ,vers 1h40 du matin,au siège de la bijouterie Cousseau à Saint-Jean-de-Luz,il ne se doutait certes pas que quelques instants après il aurait cessé de vivre.
Un cambrioleur à cette époque à Saint-Jean-de-Luz,ville calme et paisible ,alors que la vie mondaine et balnéaire est à peine commencée,c'est un fait bien douteux !Au surplus et si le pressentiment de Mme Darroquy,locataire au premier étage,était bien exact,la présence des agents de police suffirait pour arrêter rapidement le coupable.Aussi est-ce sans préparatifs spéciaux que Fauthoux et Lajus pénètrent dans le couloir de l'immeuble.Leur revolver est en bandoulière,et ils ne tiennent à la main qu'une inoffensive lampe électrique.
Le pronostic des deux agents de la force était,hélas !mal fondé.Le cambrioleur entendu par Mme Daroquy existait;c'était un bandit redoutable ,armé d'un revolver automatique et de chargeurs à balles blindées.En quelques secondes ,trois coups de feu retentissent :l'agent Fauthoux est atteint trois fois:ses forces le maintiennent à peine jusqu'au seuil de la rue  et il expire en quelques instants dans les bras des témoins rapidement accourus et d'un médecin impuissant à le sauver.
Ce drame douloureux et terrible va plonger dans la désolation et  le désespoir une famille d’honnêtes travailleurs;il remplira de stupeur la population entière de cette petite cité,en général si accueillante  pour tous ses visiteurs.Un long cortège accompagnera au cimetière cette victime du devoir:la Croix de la Légion d'Honneur récompensera le sacrifice d'une vie,mais ne parera qu'une tombe.La Justice ne peut,hélas!prévoir tous les crimes;mais elle a le devoir de les réprimer sévèrement lorsqu'ils ne peuvent être palliés d'aucune excuse..Si Spilers est vraiment le meurtrier,et il ne saurait y avoir le moindre doute sur son identité,il n'y a aucune circonstance atténuante à son acte ;les faits eux-mêmes,ses antécédents,son passé ,son crime odieux m'impose le devoir de requérir contre lui avec la plus grande rigueur;c'est le châtiment suprême que je sollicite de votre verdict et je ne faillirai pas,en le réclamant,à ce devoir de défense sociale.

Établissons d'abord,Messieurs les Jurés,les bases du crime.Il est minuit trente.Mme Darroquy rentre du cirque;tout est normal dans le couloir et le vestibule d'entrée;elle referme la porte de la rue et va se coucher.
Vers une heure et quart du matin,elle est réveillée par un bruit insolite qui se produit au rez-de-chaussée dans la bijouterie.Elle se lève,réveille sa mère,et les deux femmes écoutent attentivement ;il leur apparaît ,à ce moment ,que ces bruits proviennent du deuxième étage.Mme Darroquy se recouche;mais quelques instants après,elle entend nettement des sons suspects au rez-de-chaussée,probablement l'effraction d'une porte.Elle n'hésite plus,se lève à nouveau ;de sa fenêtre entr'ouverte elle appelle sa propriétaire et la prie de téléphoner à la police,ce qui est fait aussitôt.
A 1h40,les agents Fauthoux et Lajus arrivent rue Gambetta;en cours de route ils ont rencontré les témoins Guillot et Etcheverry qui sortaient du Casino;après leur avoir exposé le but de leur mission,ils les quittent;mais Guillot et Etcheverry,intrigués par l'aventure,reviennent sur leurs pas et se dirigent,eux aussi rue Gambetta.

Fauthoux et Lajus n'ont rencontré personne dans la rue;aucune personne suspecte ne parait faire le guet en face de la bijouterie Cousseau;la porte de l'immeuble s'ouvre au loquet;à l'entrée du couloir il a ,étendus à terre,deux journaux.Les agents arrivent alors jusqu'au vestibule.Lajus éclaire la cage de l'escalier avec sa lampe électrique pendant que l'agent Fauthoux,étendant ses bras vers la gauche,veut essayer d'ouvrir la porte qui fait communiquer le vestibule avec l'arrière-magasin de la bijouterie.A ce moment cette porte s'ouvre rapidement;un individu en sort,tire trois coups de revolver sur Fauthoux,bouscule ce dernier et s'enfuit par le couloir.L'agent Lajus prend son revolver et tire un premier coup sur le malfaiteur alors qu'il est dans le couloir ,mais sans résultat apparent .Il le poursuit dans la rue ;son arme est enrayée et le deuxième coup ne part pas.Il renonce alors à la poursuite et revient au secours de son camarade;celui-ci est déjà à genoux et râle;il est soutenu par les témoins Guillot et Duchiron.Le docteur Duvivier est appelé ;mais la mort approche rapidement,et quelques instants après tout est fini.

M.Nadaud ,Commissaire de Police à Saint-Jean-de-Luz,est immédiatement averti;après avoir télégraphié aux diverses brigades de gendarmerie le signalement sommaire du criminel,il procède au constat des lieux.
Ses opérations sont de deux ordres et se réfèrent tant à la tentative de vol qu'au meurtre.
En ce qui concerne le vol,aucun doute ne peut subsister sur l'intention du cambrioleur.
La porte de communication blindée entre le vestibule et l'arrière-magasin de la bijouterie a été forcée en plusieurs endroits par une pince -monseigneur à pied de biche.Les traces de pesées sont apparentes et toutes fraîches.Les deux serrures ont été arrachées et le malfaiteur a pu ainsi pénétrer dans l'arrière magasin.
Dans cette dernière pièce on retrouve sur le sol la pince-monseigneur qui a produit l'effraction ,un tournevis et une lampe électrique de poche.
Le tournevis avait servi à dévisser une serrure d'une deuxième porte de communication entre l'arrière-magasin et le bijouterie elle-même.Au moment où les agents de la force publique étaient arrivés sur les lieux ,il ne restait plus ,pour le cambrioleur ,qu'à enlever la poignée de cette serrure pour pénétrer dans la bijouterie.
Enfin la fouille de l'arrière-magasin et des appartements qui se trouvaient à leur suite ne révélait la présence d'aucun autre criminel.
Les constations effectuées en ce qui concerne le meurtrier étaient importantes et précises.
A l'entrée du couloir,le Commissaire de police saisit deux journaux de Paris,déjà remarqués par les agents:Le Journal et Paris-Soir.

Trois douilles de revolver du calibre 7mm.65 furent retrouvés dans le couloir à l'endroit même où le malheureux agent avait été frappé.Une balle était découverte dans un placard dudit couloir;enfin le lendemain matin ,un témoin ramassait sur la rue un morceau de plaque d'ébonite faisant partie de la crosse d'un revolver.
En résumé l'arrivée des agents avait arrêté la tentative de vol qui était en train de se commettre.Une minute plus tard le cambrioleur pénétrait dans la bijouterie où il y avait 50.000 francs de marchandises;les instruments du vol étaient sur les lieux;les traces d’effraction étaient toutes fraîches.
En ce qui concerne le meurtre,trois coups de revolver avaient été entendus;3 douilles et une balle étaient retrouvées sur les lieux;la seconde fut découverte dans le corps même de l'agent Fauthoux et avait déterminé sa mort.La troisième balle avait disparu.
A deux heures du matin,le Commissaire de Police de Saint-Jean-de-Luz avait informé du meurtre et du signalement toutes les unités de gendarmerie de la région.Celles-ci procédèrent immédiatement à des recherches et vers 2h.55,la brigade d'Anglet arrêtait sur le territoire de la commune de Bidart un individu à bicyclette qui se dirigeait de Saint-Jean-de-Luz sur Bayonne.
Interpellé,il déclara s'appeler Serruyse et présenta une carte d'identité à ce nom.Pendant que le gendarme Moncoucut examinait ce document à la lueur du phare de sa motocyclette,le gendarme Saspiturry,en tâtant ses vêtements ,s'aperçut qu'il avait un revolver dans la poche droite du pantalon.Le malfaiteur,ainsi démasqué,fit un violent bond en arrière pour essayer de prendre la fuite.Saspiturry s'accrocha à lui et roula dans le fossé avec son adversaire:le gendarme Moncoucut se précipita à son aide et l'individu fut enfin maîtrisé.
Fouillé immédiatement ,il fut trouvé porteur dans ses poches d'un revolver calibre 7mm.65 auquel il manquait un morceau d'ébonite de la crosse:il avait également sur lui cinq fausses clefs,une vrille et une paire de gants en fil noir.Il était chaussé de pantoufles à semelles de feutre.
Sur le porte-bagage de sa bicyclette il y avait une sacoche en cuir jaune contenant vingt-et-un fausses clefs,un chargeur de revolver complet et une paire de chaussures.
Amené à la brigade de Saint-Jean-de-Luz,Serruyse,après avoir maintenu sa fausse identité  et donné à Bayonne une fausse adresse,fut reconnu pour être un nommé Spilers,évadé du bagne et de la prison de la Santé.Confondu,Spilers avoua son véritable nom.
Tels sont les faits rapidement résumés.

Et maintenant ,arrivons à la discussion.
Quel est d'abord le système de défense de l'accusé?
Spilers est très gêné pour se justifier ;car il est arrêté une heure après le crime,porteur de nombreux outils de cambrioleur et d'un revolver dont les cartouches correspondent en nombre et en calibre à celles tirées sur les lieux ayant tué l'agent Fauthoux.
Son embarras se traduit dès le premier interrogatoire à la gendarmerie de Saint-Jean-de-Luz.Ses réponses à ce moment sont fort importantes à enregistrer car,par leurs variations et contradictions ,elles trahissent le trouble de son esprit ;il n'a pas eu ,en effet,le temps d'échafauder le système définitif auquel il s’arrêtera plus tard devant le Juge d'Instruction.
Tout de suite il donne un faux nom et une fausse adresse;il loge ,dit-il ,à Bayonne,dans ses meubles;puis il se ravise et dit;chez un ami.A aucun moment il ne révélera sa véritable identité  ni son domicile exact.C'est la gendarmerie de Saint-Jean -de-Luz qui découvrira son nom grâce à une déformation de ses doigts et au bulletin de police criminelle;c'est la gendarmerie de Bayonne qui trouvera son domicile et détruira ainsi tous ses mensonges.

On comprend très bien son silence.Identifié,il est un bandit redoutable  évadé deux fois du bagne et une fois de la prison de la Santé.Son domicile découvert,on y trouve nombre d'objets volés.Enfin,il est porteur au moment de son arrestation d'une sacoche en cuir jaune contenant de nombreux outils de cambrioleurs et d'un revolver avec deux chargeurs entièrement remplis à l'exception des trois balles qui ont été tirées contre l'agent Fauthoux.

Spilers comprend que la possession de ces deux objets constitue le point capital de l'accusation,il va composer peu à peu une explication qui,si elle est simple ,manque d'ingéniosité,de prudence et de vraisemblance.
Il n'est,dit-il,ni le voleur,ni le meurtrier;mais comme il a des antécédents qui ne peuvent tromper la Justice ,il lui faut détourner son attention sur les individus dont l'existence n'est pas d'ailleurs imaginaire,qui peuvent l' avoir aidé dans la perpétration de ses crimes,mais qui,en tous cas,ne sauraient ,en aucune mesure,être les auteurs du cambriolage de la bijouterie Cousseau et du meurtre de l'agent Fauthoux.M.l'Avocat Général vous a démontré tout à l'heure qu'il en était ainsi pour les autres vols.Je ne m'attacherai donc personnellement qu'au fait de Saint-Jean-de-Luz.

Sa théorie ,vous la connaissez;il y a deux amis:un Français,un Espagnol,qui tiennent ,parait-il, un  grand rôle dans sa vie;ils l'ont aidé à s'évader de la prison de la Santé,l'ont amené en Espagne et sont ensuite revenus avec lui en France au mois de mai 1936.Ils auraient habité Bayonne en même temps que lui.Ce sont eux qui seraient les auteurs du vol et du meurtre.La veille du crime ,à Bayonne,au moment du départ de Spilers pour Saint-Jean-de-Luz,ils lui ont remis la sacoche et lui ont demandé d'emporter son revolver.Ils ont ensuite donné rendez-vous vers 22 heures dans un café de la Ville où ils ont pris possession de la sacoche et du revolver;une fois leur forfait accompli,au moment où l'accusé rentrait tranquillement du cirque et montait à bicyclette la côte de Saint-Jean-de-Luz ,ils lui ont couru après et lui ont remis à nouveau sacoche et revolver et ils se sont enfuis à travers champs.

Voilà le système de défense de Spilers.C'est une fable d'enfant.Il faudrait un concours de circonstances exceptionnels pour que les faits aient pu se dérouler ainsi qu'il le prétend.Je les ai qualifiés tout à l'heure d’invraisemblables et je maintiens cette appréciation.Spilers a oublié,en effet,que le cirque était terminé  peu après minuit,que le meurtre de l'agent Fauthoux n'avait eu lieu que une heure et demie au moins après la fin de la représentation  et l'on comprend mal ,même s'il a consommé vers minuit trente au café de la Poste,qu'il se soit trouvé entre 1h45 et 2 heures du matin à un kilomètre à peine de Saint-Jean-de-Luz,alors qu'il n'avait rien à faire dans cette ville à ce moment-là.

L'accusé s'en est aperçu un peu tard et il a dû donner comme explication qu'il s'était égaré dans les rues de la ville.Enfin,et poussant encore plus loin les invraisemblances,il a été jusqu'à affirmer qu'au moment où il montait la côte de Saint-Jean-de-Luz en se retirant,il avait entendu les trois coups de revolver,et que c'était peu après que ses compromettants amis lui avaient remis sacoche et revolver.
Ce système de défense,Messieurs les Jurés,ne résiste pas à un examen sérieux.Pris d'abord en lui-même j'ai démontré déjà son invraisemblance et son exagération ;car si ses amis ou complices ont existé ,même dans la région,on ne retrouve nulle part leur trace à Saint-Jean-de-Luz le 28 ou 29 mai,alors que lui ,Spilers,y est identifié le jour et la nuit par un nombre de témoins impressionnant.
Il prétend qu'il les a rencontrés dans un café à l'entracte du Cirque,alors qu'il a toujours consommé seul;il savait si peu où il les trouverait qu'il a annoncé leur visite en divers lieux;au Restaurant Duinat,il justifie par leur arrivée prochaine sa place contre la vitrine de cet établissement;au Garage
Citroën il annonce pour la soirée la visite de sa femme et de ses amis en automobile ;mais dans aucun de ces endroits personne ne s'est présenté pour le demander.A qui fera-t-on croire au surplus que se trouvant déjà en haut de la cote de St-Jean-de-Luz au moment du crime et monté sur sa bicyclette il ait pu  être rattrapé à pied par ses deux compagnons.?Enfin,à l’invraisemblance il aurait ajouté l'imprudence et l'imprudence grave.Comment pourrait-on admettre que lui,évadé trois fois,criminel redoutable,recherché par toute la police et la gendarmerie en France,accepte,pour rendre service à des amis,après un attentat qu'il connaît puisqu'il prétend avoir entendu les coups de revolver ,de conserver entre ses mains l'arme et les instruments du crime qui pouvaient ,en cas d'arrestation ,et c'est ce qui s'est produit,l'accabler des charges les plus redoutables?

Spilers a suffisamment démontré son ingéniosité au cours de l'information en adoptant son système de défense aux inconséquences qu'il provoquait;mais il s'est enfermé lui-même dans un dilemme des plus redoutables qui démontre à l'évidence qu'il a menti et forgé de toutes pièces une explication qui ne résiste pas à votre examen impartial.
Je m'en voudrais donc,Messieurs les Jurés,de discuter plus longtemps sur ce point et j'en arrive maintenant à la preuve directe des deux crimes commis par Spilers lui-même.Ici,nous nous trouvons en présence des circonstances tellement graves ,de témoignages si formels ,de constations si précises,que la certitude absolue de la culpabilité de l'accusé doit être entièrement partagée par vous.

Deux questions se posent et doivent être résolues:
Spilers est-il l'auteur du vol Cousseau?
Est-il le meurtrier de Fauthoux?

En réalité,ces deux questions n'en font qu'une car les deux crimes ont été perpétrés dans le même laps de temps et au même lieu.Répondre à l'une de ces questions,c'est donner solution à l'autre et les arguments sont nombreux pour l'affirmative.
Et tout d'abord la présence à Saint-Jean-de-Luz de Spilers dans la journée du 28 et la nuit du 29 est certaine et avouée par lui.Son attitude au Restaurant Duinat est tellement étrange qu'elle est remarquée par la patronne et par le garçon Sallaberry.Il arrive vers 19h30 avec la bicyclette et la sacoche .Il prend d'abord l'apéritif,écrit une lettre et demande à dîner.Il veut monter à la salle du premier étage.On lui offre la salle à manger du rez-de-chaussée.Il refuse car il attend des amis en automobile et il demande alors a être servi près de la rue,en face de la bijouterie Cousseau.Il mange rien,quoique on lui serve un repas complet:à peine un peu de sauce et une pomme;puis le café.Il est très énervé.Il lit un journal par contenance et il le tient à l'envers.Ce journal,c'est Paris-Soir.Ainsi donc la visite d'amis n'était qu'un prétexte pour être servi près de la rue en face la bijouterie Cousseau;personne n'est venu le demander.Il lit un journal à l'envers pour examiner les lieux à loisir et ce journal sera retrouvé au moment du crime dans le couloir de la maison.
Au moment de l'arrestation il est porteur de la sacoche en cuir jaune contenant des outils de cambrioleur.Mais ce ne sont pas les seuls,car dans ses vêtements on trouve encore sur lui cinq fausses clefs,une vrille et une paire de gants de fil noir.Ces instruments ne sont pas dans la sacoche mais sur lui.Il ne peut donc en ignorer l'existence.Leur possession donne immédiatement à Spilers la caractéristique de sa profession.Les fausses clefs,la vrille sont des instruments professionnels du cambrioleur;or ,nous savons par les débats  et le dossier que du 20 avril au 29 mai il a commis de nombreux vols et que,en 1926,il a été condamné à 10 ans de Travaux Forcés pour des infractions de même nature.

Et maintenant il faut vider la question de la sacoche qui est un des points capitaux de l'accusation et de l'existence de cet objet et du revolver entre ses mains entre 22 heures,heure à laquelle il prétend les avoir remis à ses complices ,et l'heure du vol Cousseau et du meurtre de l'agent Fauthoux.
Oui ou non,à un moment quelconque de cette soirée,Spilers a-t-il été amené à remettre ces objets à d'autres personnes ?Sa prétention sur ce point est entièrement fausse.Jamais au cours de la soirée il ne s'est désaisi de ces deux objets et nous en trouvons la preuve évidente,certaine,dans de nombreux témoignages ,tous plus affirmatifs les uns que les autres.

Spilers prétend les avoir remis à l'entr'acte du Cirque.Or il n'a pas pu aller qu'à deux cafés proches du Cirque;le Café Suisse,l’Hôtel de Verdun.Quand il est interrogé et confronté par le Juge d'Instruction avec le garçon et les consommateurs du Café Suisse,il est reconnu par eux et ils sont nombreux;Aspeitia,garçon de café,Laralde,Bourdil,Modat,qui y consommaient .Tous le reconnaissent;tous donnent des précisions;il a causé longuement avec Aspéitia (sur les horaires des trains et des bus). Il a été aux water-closets et a laissé tomber son briquet.Ce fait a été remarqué.Or ces quatre témoins sont affirmatifs;ils certifient que Spilers avait la sacoche alors que celui-ci le nie et prétendait s'en être déjà débarrassé.Enfin le garçon Aspéitia est encore affirmatif sur un point capital :Spilers est resté seul;aucun ami n'est venu le retrouver .L'accusé répond:J'étais dans un autre café proche du Cirque avant d'aller au Café Suisse et c'est dans ce dernier que j'ai remis la sacoche et le revolver.C'est une femme qui m'a servi.Autre mensonge:il n'y qu'un autre café:l’Hôtel de Verdun,et la serveuse unique,Phyllis Bréhaut,affirme qu'elle ne l'a pas vu et qu'en tout cas,à l'heure indiquée par l'accusé,elle n'a pas servi plusieurs consommateurs réunis à une même table.Sur ce premier point,je résume donc les débats:aucune trace de Spilers n'est retrouvée dans un autre café que le Café Suisse,et alors qu'il prétend être déjà arrivé dans cet établissement déjà dépossédé de la sacoche ,quatre témoins dignes de foi affirment qu'il la porte avec lui.
Mais il y a mieux encore,car l'on peut dire que nous allons suivre l'accusé muni de sa sacoche jusqu'à la sortie du Cirque.Au Cirque,il est à coté de deux femmes ,deux domestiques:Erguy Dominica et Bidegain Marie.Il a causé avec elles et leur a même offert une pochette surprise.Il ne le nie pas.Il est reconnu par ces deux témoins.Et Erguy et Bidegain affirment qu'après l'entr'acte Spilers avait encore la sacoche et qu'à la fin de la représentation il est sorti avec elle.

Voilà donc encore deux témoins qui ne peuvent se tromper puisqu'ils ont passé ensemble et à coté de l'accusé trois heures au Cirque,et qui démentent absolument son système de défense.
Est-ce tout?Non;car,après le cirque,il est vu au Café de la Poste,à minuit trente,probablement avec la sacoche,par Sallaberry qui lui a servi à dîner chez Duinat.Enfin Pascassiot,veilleur de nuit au Garage Citroën ,lui a remis sa bicyclette à minuit dix,après la représentation,et à ce moment Spilers avait encore la sacoche sous le bras.
Aux quatre témoins du Café Suisse viennent donc s'ajouter quatre autres personnes qui,toutes,affirment qu'après l'entr'acte et jusqu'à minuit trente,contrairement à son système de défense,il était toujours porteur de l'objet si compromettant qu'on a trouvé sur lui au moment de son arrestation.

Qui oserait dire après ces huit témoignages si formels que la preuve n'est pas faite d'ores et déjà;que tout le système si fragile de Spilers ne s'est pas complètement écroulé?
Si l'on rapproche maintenant de ces faits cette constatation qu'à Bayonne,devant l'immeuble qu'il habite,Mme Lahargue l'a vu assujettir sur sa bicyclette cet objet au moment de son départ sans la présence d'étrangers quelconques autour de lui,nous pouvons être certains que depuis qu'il a quitté sa chambre jusqu'au moment où il va commencer son crime il est en possession de la sacoche.Mme Lahargue le voit à son départ .A 19h30,il est au Restaurant Duinat;à 21 heures au Garage Citroën;ensuite il est au Cirque jusqu'à minuit.A minuit dix,il reprend possession de sa bicyclette au même garage.A minuit trente,il est au Café de la Poste et partout il est transporteur de la sacoche.A  1h.15,a lieu la tentative de vol Guerre:à 1h30,il est démasqué et,découvert de ce coté,il se rend chez Cousseau,dans la même rue,à 60 mètres du théâtre de son premier exploit.

Si l'on ajoute à ces diverses constatations que,outre révolver et sacoche il est chaussé,dès son départ de Bayonne,de pantouffles à semelle de feutre destinées à amortir ses pas,on peut dire qu'il est muni ,dès son départ et pendant tout son séjour à Saint-Jean-de-Luz,de tout l'attirail du cambrioleur et du meurtrier.
Si Spilers est le cambrioleur il est aussi le meurtrier.C'est bien lui,et non ses amis espagnols,qui a commis le meurtre comme le vol.
Il n'y avait qu'un seul individu dans la bijouterie Cousseau ,et non deux .On a fouillé jusqu'à l'arrière-magasin et même des appartements inoccupés de Cousseau sur la cour.On n'y a constaté la présence d'aucun autre malfaiteur et aucun désordre.
Sur la rue il n'y a également personne quand les agents arrivent.Guillot et Etcheverry ne voient qu'un seul individu qui s'enfuit.
Enfin Spilers est reconnu formellement par l'agent Lajus.Dira-t-on que celui-ci se trompe?qu'il peut faire erreur?Lajus est affirmatif.Il avait sa lampe électrique de poche allumée;le revolver a fait feu trois fois sur place à coté de lui.Spilers est passé à cinquante centimètres de lui.Il ne peut pas se tromper.
Le passage de l'accusé sur les lieux est jalonné par des objets qui lui appartiennent.Et spécialement le journal Paris-Soir dont la découverte est très importante car au Restaurant Duinat,Spilers le lisait.
Or on trouve le même journal dans le couloir Cousseau,taché de sang.
Quand Mme Darroquy rentre à minuit trente,il n'y a pas de journaux.Quand Lajus et Fauthoux arrivent,les journaux y sont.Il ne parait pas donc douteux que c'est bien l'exemplaire que lisait Spilers au Restaurant Duinat qui est retrouvé sur les lieux du crime au moment même de l'attentat.
C'est le revolver de Spilers qui a tué l'agent Fauthoux..Il ne nie pas la possession de ce revolver.Il le peut d'autant moins qu'à son domicile on trouve cachées sur l'armoire des balles du même calibre.
Combien de coups ont été tirés?Lajus dit:trois par l'assassin et un par lui.Mme Darroquy,Guillot,disent deux ou plusieurs;Lajus était le plus près:donc il dit vrai;et un autre témoin important,Passicot,qui veillait et travaillait à coté en a entendu quatre dont trois,puis une pause, et ensuite un autre.Il n'y a donc aucun doute;trois coups ont été tirés par le revolver de Spilers et un par celui de Lajus.
Le nombre de balles trouvées sur les lieux confirme ces affirmations:trois douilles 7mm.65 dans le couloir,appartenant au revolver de Spilers;une douille 6mm.35 sur la chaussée,de l'arme de Lajus.L'expert Flaubert confirme par les expériences faites que les trois douilles trouvées sur les lieux ont été percutées par le revolver de Spilers.
Mais il manque que deux balles dans le chargeur?Or la troisième était dans le canon,affirme Me Bouvet,Notaire à Dax,à qui le revolver a été volé.Enfin,la plaque d'ébonite trouvée sur les lieux après le crime s'adapte exactement au revolver de Spilers.Toutes ces constatations concordent donc entièrement.

L'autopsie confirme que trois balles ont atteint Fauthoux.Une a traversé en sillon le bras gauche (entrée et ressortie sous la peau).
Une a traversé les vêtements deux fois, avec entrée et sortie chaque fois par le bras gauche et la tunique.
Une a enfin pénétré à hauteur de la clavicule gauche,a perforé le lobe supérieur du poumon gauche et le lobe moyen du poumon droit;elle est retrouvée par le Docteur Lande lors de la deuxième autopsie.C'est la blessure mortelle causant un épanchement sanguin dans les deux poumons ,des destructions graves et la mort rapide.Et l'éminent praticien admet que malgré la direction des balles de haut en bas ou en oblique,un meurtrier plus petit que l'agent Fauthoux a pu obtenir ce résultat qui s'explique par un réflexe de défense de la victime qui,dès le premier coup,s'est baissée pour offrir une surface moins vulnérable aux coups de l'assassin.

Ai-je besoin,enfin,de discuter l'intention homicide?
Elle s'évince de tous les faits.Quand un malfaiteur de grand chemin ,ayant les antécédents moraux et judiciaires de Spilers,emporte au cours d'opérations de cambriolages qui comportent certains risques un revolver muni de deux chargeurs et quatorze cartouches,c'est qu'il a l'intention de s'en servir;si Spilers,d'après la direction des coups,n'a pas visé l'agent Fauthoux,c'est qu'il était trop près de lui,presque corps à corps.Mais il a tiré trois coups successifs à bout portant,sinon à bout touchant;il était donc sûr de ne pas manquer sa victime et son calcul s'est entièrement réalisé.
Enfin,quand un bandit de la trempe de Spilers,violent,décidé à tout disent ceux qui l'ont connu,deux fois évadé du bagne,traqué par la Police,se trouve en présence d'agents de la force publique,il ne peut échapper que par le meurtre et il n'a pas hésité.

Je me résume,Messieurs les Jurés,et je dis:
La succession de ces divers faits corroborés par des témoignages formels,nombreux,dignes de foi,par des témoins qui ne peuvent se tromper ,qui ont vu longuement l'accusé au Restaurant ,au Garage,au Café,au Cirque,qui l'ont approché,qui partout ont causé avec lui,qui l'ont reconnu dès le premier jour;la succession de ces divers faits,dis-je,apporte la preuve écrasante de sa culpabilité.On suit parfaitement tous ses actes dans la soirée et la nuit .A 19h,30 ,il est au Restaurant Duinat à 21 heures au Garage Citroën,puis au Cirque;à 22h.40,au Café Suisse;à minuit dix,c'est la sortie du Cirque;à minuit trente il consomme au Café de la Poste;à 1 heure ou 1h.15 se produisent la tentative de vol Guerre et successivement ,à 1h.30,le cambriolage Cousseau;à 1.h40,le meurtre de l'Agent Fauthoux et la fuite;à 2h.55,l'arrestation sur la route de Bidart.Il ne peut y avoir de doute.Vous possédez maintenant la conviction absolue qu'il est le voleur et le meurtrier.

Il me reste,Messieurs les Jurés,à conclure:
Pour frapper un accusé ,il ne faut pas seulement se référer à la gravité des actes commis;il est nécessaire aussi d'examiner ses antécédents,de rechercher si dans sa vie,son passé,ses mobiles,il y a des excuses,s'il est susceptible d'amendement ou d'indulgence.
La vie mouvementée de Spilers vous permettra de répondre trop facilement à ces questions qui vous préoccuperont certainement  au moment de la délibération.
L'interrogatoire de l'accusé a permis de vous révéler son passé;les renseignements très précis qui vous ont été lus en fin de débats vous ont édifiés sur ces actes et ses fréquentations.Il appartient à une famille modeste et honnête du Nord de la France et il est seul à la déshonorer par sa conduite.Il a fait beaucoup de métiers;il n' réussi dans aucun;il était travailleur,mais violent,brutal,décidé à tout.Le 19 janvier 1926,il comparait avec son beau-frère devant la Cour d'Assises du Nord pour vols qualifiés et il est condamné à dix ans de travaux forcés.Son beau-frère ne recueille que quelques années de prison,indice que Spilers seul est le grand coupable.Quatre mois après,la Cour de Douai lui inflige le maximum pour vols:cinq ans.Et il est transféré à la Guyane d'où il s'évade deux fois;il revient en Espagne et et en France;il s'y fait arrêter pour violences et pendant qu'il est incarcéré à la Santé à Paris se produit une nouvelle évasion.Il passe en Espagne,revient à Bayonne,commet les crimes qui vous sont déférés,s'évade encore une fois mais il est arrêté aussitôt.Transféré à Pau pour comparaître en Cour d'Assises,il trouve encore le moyen de dissimuler 1.000 francs dans la doublure de son veston.Aucune tentative de fuite ne le rebute,car il sait le sort qui l'attend.

Comment ne pas mettre en parallèle aujourd'hui cette vie de bandit de grand chemin dont les péripéties aventureuses n'ont pas amendé le cours,avec celle,plus modeste certes,mais plus édifiante aussi,de sa malheureuse victime.Fauthoux était entré dans la police de Sant-Jean-de-Luz en 1919.Il avait à ce moment trois ans et quatre mois de services de guerre et au moment de sa mort,dix-sept ans de loyaux services dans une fonction pénible et dangereuse.Il était titulaire de la Médaille d'Honneur depuis quelques mois.Et voilà qu'à cinquante-neuf ans,alors qu'il pouvait espérer plus tard prendre une retraite bien gagnée,il disparaît victime du devoir,en affaire commandé.

Sa mort laisse sa famille dans la misère;une femme de cinquante et un ans,malade et incapable de travailler;trois enfants ,dont une fille malade.Il n'y a pas de retraite possible pour la mère,car il fallait au mari trente-cinq ans de services.Sa famille touchera3.500 francs environ.Si elle n'avait pas reçu après le décès de l'Agent quelques subsides de Sociétés de Bienfaisance et du Ministère de l'Intérieur,il n'y avait plus d'argent pour manger et se soigner dans cette malheureuse famille.
La Société,les Pouvoirs publics,ont fait tout leur possible pour récompenser le courage et pallier au désastre.Ah!sans doute on a bien fait les choses:Fauthoux  a été cité à l'ordre de la Nation;il a reçu sur son cercueil la Croix de la Légion d'Honneur,témoignage suprême de ses vertus civiques;mais rien ne remplacera cet homme à son foyer;il n'y aura plus ni l'affection d'un père et d'un mari,ni l'aide matérielle qu'elle y apportait.Et tout cela est le résultat d'un crime abominable,l'oeuvre d'un bandit de grand chemin qui n'a pas hésité une minute à supprimer une vie humaine pour s'assurer l'impunité et éviter le retour au bagne qu'il redoutait tant.

La Société n'a rien à gagner en conservant un homme qui a prouvé qu'il était en rébellion complète avec elle,vivant toujours au-dessus des lois.Malgré son défaut de tares physiques et mentales rien n'a agi sur lui dans la voie du bien;il n'y a donc qu'a s'en débarrasser définitivement.Le châtiment suprême,et je ne crains pas de le dire,la peine de mort peuvent seuls sanctionner un débat aussi grave.
En mettant tout à l'heure en balance la vie de l'homme de devoir enlevé à l'affection de sa famille et l'existence aventureuse d'un assassin,je n'ai pas eu l'intention d'apitoyer vos coeurs et vos esprits,d'exciter en vos consciences un bas esprit de vengeance,mais de vous inspirer le caractère et le fermeté nécessaires pour prononcer un verdict sans pitié.Répondez catégoriquement par l'affirmative à toutes les questions qui vous seront posées et spécialement sur la concomitance du meurtre et des vols qualifiés.Restez muets sur les circonstances atténuantes que l'accusé ne mérite à aucun degré et sanctionnez ce débat par une condamnation impitoyable.Spilers l' a été pour l'agent de  police Fauthoux.Vous le serez pour lui.Dans un pays comme le Béarn et le pays basque,profondément attaché à l'ordre public et aux traditions de sagesse et de saine morale,votre décision sera accueillie comme un acte de Justice et de fermeté.

Aucun commentaire :

Enregistrer un commentaire