samedi 14 janvier 2017

Naufrage de la Léopoldine-Rose en destination pour Montévidéo

Année 1842
Recueil 
des actes administratifs 
du département des  Basses-Pyrénées
Crédit photo:www.retours-vers-les-basses-pyrenees.fr/                                                           _collection particulière

N°24
Le maitre des requêtes au Conseil d’État
Préfet des Basses-Pyrénées
A MM.les Maires du Département
Naufrage de la Léopoldine-Rose en destination pour Montevidéo
Texte intégral 
L'orthographe de l'époque a été respectée.

Monsieur le Maire,
Vous avez appris l'épouvantable sinistre qui a plongé dans la désolation et le deuil un si grand nombre de familles de ce département:je veux parler du naufrage de la Léopoldine-Rose,qui transportait à Montevidéo plus de 300 passagers,presque tous des Basses-Pyrénées,et qui à l'exception de 72,ont été engloutis dans les flots.
J'ai cru devoir vous adresser et vous trouverez à la suite de cette lettre,les détails semi-officiels de cette douloureuse et bien terrible catastrophe.
Veuillez les porter à la connaissance de vos administrés par la publication que vous en ferez à l'issue de la messe paroissiale le premier dimanche qui suivra le jour où vous les recevrez.
Puissent-ils,en éclairant ces trop crédules et confians laboureurs et ouvriers,sur les promesses fallacieuses des agents qui cherchent à les égarer,les convaincre qu'ils peuvent,en se livrant laborieusement  soit à l'agriculture,soit à l'industrie,acquérir dans notre belle patrie une position qu'ils vont si hasardeusement chercher au-delà des mers!
Recevez,Monsieur le Maire,l'assurance de ma considération distinguée.

J.les AZEVÉDO
Crédit photo:www.retours-vers-les-basses-pyrenees.fr/                 _collection particulière

Naufrage de la Léopoldina.


La traversée avait été longue;mais la terre était proche,et déjà l'attente d'une heureuse arrivée faisait oublier les privations du voyage,quand, à l'atterrissage ,la Léopoldina-Rosa fut assaillie par une tempête du S.S.E qui le portait en cote,vers laquelle la drossaient aussi les courans.Après trois jours de lutte,et à la fin d'une nuit dont l'obscurité redoublait encore les dangers,sans même avoir eu connaissance des brisans,le bâtiment toucba.Il était alors cinq heures du matin.Au jour,on reconnut la terre;la Léopoldina était engagée sur les rescifs nommés les Castillos (1)

(1)Rescifs dangereux situés sur la cote orientale de l'Uruguay,par 34°3' latitude méridionale et 56+ longitude occidentale,à six lieues environ du cap Ste-Marie,qui forme un des cotés de l'embouchure de Rio-del-Plata,et à quarante lieues de Montevidéo

Le navire était perdu sans ressources,on s'occupa immédiatement du salut des hommes.Porté en côte par le ressac,le navire n'avait entre lui et la terre qu'une distance d'une encablure et demie;si l'on pouvait réussir à établir un va-et-vient du bord au rivage,le sauvetage devenait facile et presque certain.A cet effet,le canot ,armé de deux avirons,fut mis à la mer pour porter une aussière à terre;mais la mer déferlait avec tant de violence,qu'il fut immédiatement chaviré;les canotiers purent remonter à bord.Privé de cette ressource,le capitaine donna l'ordre à un matelot d'amarrer une ligne autour de son corps et de gagner la cote à la nage,d'où il pourrait haler un grelin ajusté sur la ligne.Mais le matelot commandé n'obéit point.Un autre fut désigné,puis un autre....(et nous n'oserions le répéter si le fait ne nous était solennellement attesté),tous s'y refusèrent.Enfin,oubliant que le sort de trois cents personnes reposait sur son courage et son dévouement,l'équipage,à l'exception de trois individus,ne songea qu'à son propre salut.Il se sauva,laissant à bord le capitaine,le lieutenant,le médecin,le maître-d' hôtel ,un novice et un mousse,qui restèrent courageusement à leur poste.
Ainsi abandonnés des hommes dont la vigueur et l'expérience étaient leur unique appui et qui seuls,par un temps pareil et dans de telles circonstances,étaient capables,en exécutant les préparatifs de sauvetage,de rendre d'inappréciables services,les passagers comprirent toute l'horreur de leur position.Ils se sentirent perdus,et,ne prenant conseil que du désespoir ,un certain nombre d'entr'eux confiant dans ses forces s'élança à la mer.Quelques uns réussirent à gagner la plage;mais la plupart ,inhabiles à lutter,saissis et roulés par le ressac qui brisait avec fureur sur les roches,périrent en se débattant à la vue de leur compagnons,qui,eux-mêmes,ne sachant pas nager,n'osèrent pas suivre leur exemple.Mais l'eussent-ils osé,les malheureux!pouvaient-ils abandonner sans secours cette foule de femmes et d'enfans,auxquels ce dernier moyen de sauvetage était interdit?Pouvaient-ils livrer à une mort certaine et affreuse les êtres pour l'amour desquels ils avaient affronté l'océan et l'exil?Épouvantés du lamentable spectacle qui se déroulait sous leurs yeux,et embrassant leurs familles éplorées!ils se replièrent sur le navire,qui du moins,leur promettait encore quelques heures d'existence.
Une circonstance qui contribua peut-être à retenir à bord,malgré l'imminence du péril,ceux des passagers qui n'avaient pas quitté le navire,était le spectacle qui à terre frappait leurs regards.Le sinistre avait attiré sur la plage une foule de ces misérables Gauchos ,race immonde et sanguinaire,qui,parcourant la cote,s'emparaient des débris,brisaient les malles,pillaient leur contenu et menaçaient de leurs armes quiconque paraissait vouloir s'opposer à leurs rapines.Entre ce triple danger,la submersion du navire,les brisans en furie et les Gauchos qui les attendaient à terre,les naufragés choisirent le premier qui leur permettait de placer un dernier espoir dans l'intervention de la Providence.
Cependant,avec le jour,la tempête augmentait de violence;la mer,qui venait se briser sur les flancs du bâtiment en lui imprimant d'effroyables secousses,déferlait sur le pont et le balayait de bout en bout.Tout ce qui restait  à bord chercha un refuge sur  l'arrière et dans la chambre;et là,serrés l'un contre l'autre,attendant la mort,les infortunés ne donnaient signe de sentiment,qu'alors la voix du capitaine faisait entendre quelques paroles de confiance ou de consolation.Il était à son poste,en effet,amarré sur la dunette;infatiguable,observant le temps,qui paraissait vouloir s'adoucir,et espérant un changement au coucher du soleil.Ce changement arriva,mais sans améliorer la position des malheureux naufragés;le vent se calma au large;mais comme il est d'ordinaire après les tempêtes,la lame devint plus forte à terre et les brisans n'en mugirent qu'avec plus de fureur.
Pendant toute cette terrible journée,la Léopoldina-Rosa avait résisté ;mais,vers cinq heures du soir,un sourd craquement se fit entendre.C'était l'arrière qui cédait.La dunette s'ouvrit et fut envahie par la mer.Alors eut lieu la scène la plus déchirante:plus de soixante individus,hommes,femmes et enfans,entassés pêle-mêle dans cet étroit espace,se trouvèrent en un moment submergés!La terreur,la douleur,la prière,dans leur plus poignante expression,élevaient leurs cris du milieu de cette foule qui se débattait dans une horrible agonie....Bientôt on n'entendit plus rien que le clapotement de la lame sur les parois de la dunette.Tout avait péri,tout,à l'exception de quelques personnes,qui,à l'aide de celles qui avaient eu assez d'énergie pour rester sur le pont ,parvinrent à se hisser sur le capot.
Il était alors nuit close;une partie du pont rompu par la moitié,était séparée de l'arrière ,où restaient encore les survivans.Mais la mer couvrait incessamment leur dernier asile,et chaque lame emportait quelqu'un de ces infortunés.La chaloupe qui,jusqu'alors,avait été préservée,et dont la conservation faisait luire encore un rayon d'espérance,fut en ce moment mise en pièces,brisée contre le navire dont elle hâtait encore la disjonction.Bientôt il sentr'ouvrit de toutes parts:ses diverses parties s'en allèrent éparses,et pour extrême moyen de salut,il ne resta plus aux malheureux naufragés que la seule ressource de s'accrocher à l'un de ses débris,pour être jetés à terre avec lui.
Nous renonçons à dépeindre cette scène,qui,dans l'espace de quelques instants,resserra tout ce que la souffrance humaine a de plus horrible et de plus lamentable.De cette foule en lutte avec la mort,une partie périt dans les flots d'autres furent jetés à terre,et expièrent en la touchant:le capitaine qui,fidèle à son devoir,n'avait pas voulu quitter son navire,fut du nombre de ces derniers.D'autres enfin,plus favorisés,réussirent à se sauver,et parmi ceux-ci nous devons compter le témoin dont nous tenons ce récit,et qui,les yeux fixés sur le capitaine imita sa conduite,résigné à partager son sort.
Deux cent trente-un-passagers,dont la plus grande partie se compose de femmes et d'enfans,ont péri victimes de ce douloureux sinistre.Soixante-douze seulement ont échappé par miracle,et ont été recueillies par la goélette française l'Eclair.

Liste des personnes sauvées. 
 Hommes

Darré Jeande Momères
Darrandoy Jean de Bidart
Sabaloue Martin de Souraide
Yrigoyen Jean._Barbet Jean d'Ahetze
Manchoulas Samson,d'Urrugne
Mendizabal Fr. de Lesaca
Arbiza José-Fr. d'Irun
Aramendy Antoine d'Urrugne
Hiriart Jacques d'Ahetze
Bordes Clément de Saint-Esprit
Lanusse Jean-Baptiste de Saint-Jean-de-Luz
Lahargouette Jean de Bayonne
Inda Salvador d'Irun
Castera Arnaud de Bidache
Pedezert Jean-Fr. de Saint-Esprit
Latapie.Dolhegny Pierre de Saint-Esprit
Pascal-Joseph.Casebonne Adolphe de Sauveterre
Dibarboure Etienne de Bassssary
Marisguenera Her.do d'Echalar
Meilhet Nicolas de Vic
Uhalde Jean des Aldudes
Inda Jean des Aldudes
Bacqué Jean de Vic
Baurin Prosper-Zoé de Navarrenx
Uhalde.Larate Pierre.Bengoechea Alej.dro d'Oyarzun
Dermit Martin de Cambo
Ubide Jean des Aldudes
France Philippe de Marseillan
Irigoyen Salvat d'Hasparren
Gurruchaga Ant.o.J.de Zumaya
Darré Jean de Bayonne
Emparan Manuel de Béhobie
Durruty Dominique d'Hasparren
Gaudens François de Cabanas
Sorhouet Pierre de Cambo
Dominica._Viguerie François de Bagnères
Pélahère Jean de Dax
Daguilar Moise de Saint-Esprit
Lescaumela Antoine de Saint-Jean-de-Luz
Anchoberry Michel des Aldudes
Val Vicente d'Oloron
Asttiarraga._Barthe François de Sainte-Marie.

Femmes

Femme Joseph Itcia d'Hasparren
Lavignasse Zélie d'Ourbelile
Femme Fr.Bastissol de Saint-Esprit
Salaberry Elisabeth et Catherine de Saint-Jean-de-Luz

Équipage
Churito de Saint-Jean-de-Luz
Montalibet Bernard d'Anglet
José-Maria._Sara Jean-Marie du Sénégal.
Capdepon Gabriel de Ciboure
Daguerre Dominique de Ciboure
Bensuio._Lacrouts Pierre
Labbadie Bernard de Saint-Jean-de-Luz
Argeno José._Etchepare Pierre._Chohobi Jean de Ciboure
Eleizagui Jean-B.ta de Bessain Espagne.
Donnès Jean de Pauillac.
Langle._Juan-Bautista_Duchesnois Napoléon._Fort Théodore de Pau.

Cerifié conforme:
Le conseiller de Préfecture,Secrétaire-général,
Pomarède

 
Crédit photo:www.retours-vers-les-basses-pyrenees.fr/
Source:
Bouquiniste Arragon Gilbert
10 rue Sainte-Catherine
64100 Bayonne

Pour aller plus loin

Les chercheurs,les généalogistes sont susceptibles de trouver des renseignements en consultant les recueils des actes administratifs en  salle de lecture des sites de Pau et de Bayonne des Archives départementales des Pyrénées Atlantiques.Les collections des deux sites ne sont pas identiques.
Bibliothèque administrative de Pau :cote BIB BA 300
Bibliothèque administrative de Bayonne (AD 64) :cote BIB BAB1

Notice : 1150447
Recueil des actes administratifs de la Préfecture des Basses-Pyrénées [Texte imprimé] 
Pyrénées-Atlantiques. - Pau : Préfecture des Basses-Pyrénées, 1811-
*Collection lacunaire :
[1811] 1(04 Janvier 1811)-16(28 Décembre 1811)
[1812-1813] 17(08 Janvier 1812)-68(14 Décembre 1813)
[1814] 69(06 Janvier 1814)-75(17 Février 1814)
[1831] 1(03 Janvier 1831)-15(30 Mai 1831)
[1839-1843] 1(02 Janvier 1839)-44(22 Décembre 1843)
[1846-1847] 1(01 Janvier 1846)-59(22 Décembre 1847)
[1848] 3(05 Janvier 1848)-45(20 Juin 1848) 47(01 Juillet 1848)-92(26 Décembre 1848)
[1849-1850] 1(02 Janvier 1849)-60(29 Décembre 1850)
[1861] 1(17 Janvier 1861)-60(30 Décembre 1861)
[1879-1957] 1(Janvier 1879)-32(19 Décembre 1957)
[1958] 1(09 Janvier 1958)-21(29 Août 1958) 23(06 Septembre 1958)-36(18 Décembre 1958)